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Le blog de Pierre Montmory

Interview de Mohammed Dib par Pierre Montmory

Mohammed Dib (1920-2003) écrivain, romancier d'origine algérienne

Mohammed Dib (1920-2003) écrivain, romancier d'origine algérienne

Interview de Mohammed Dib par Pierre Montmory

Question : Parlez-nous du contexte de votre roman « La danse du roi » dont vous avez tiré la pièce « Mille hourras pour une gueuse » ; dîtes-nous en quoi il nous concerne ?

Mohammed Dib : Tout d’abord on ne peut pas dire que j’ai tiré la pièce « Mille hourras pour une gueuse » du roman ‘La danse du roi ». On peut aussi bien dire que j’ai tiré le roman de la pièce, lui-même, c’est-à-dire que j’ai composé les deux choses pratiquement en même temps alors, sur deux registres différents ; alors que le même thème, les mêmes thèses, plus exactement se traduisent sous forme romanesque d’un côté, ce qui a donné lieu à la naissance de « La danse du roi » mais, simultanément je voyais la pièce se former, se constituer, donc, voilà pour situer les choses.
Par ailleurs, le contexte lui-même – le livre est paru en 1968, je l’ai écrit deux ou trois années auparavant c’était la première année de l’Indépendance de l’Algérie. Alors, cette Indépendance était présentée officiellement comme une révolution. Ce que mes observations sur l’état des choses du moment et la réflexion que l’on pouvait mener sur cet état de choses m’ont conduit à penser que déjà, à l’époque, cette révolution était un échec.
Et la suite, ce qui se passe aujourd’hui encore, prouve qu’il en était ainsi. Voilà l’enseignement que j’ai tiré moi-même des évènements, de la situation, de ce moment-là en Algérie, c’est-à-dire les premières années de l’Indépendance.
En quoi est-ce qu’il concerne d’autres personnes, en quoi cela concerne-t-il plus exactement d’autres personnes, c’est qu’il y a des leçons qui concernent assez largement beaucoup de gens tout en se rapportant à état de fait déterminé, localisé, etc. La signification peut-être valable pour d’autres gens que les personnes concernées ; c’est en ce sens-là que l’on peut dire que ça vous concerne, ça concerne d’autres, ça me concerne, etc.

C é l é b r a t i o n d e M o h a m m e d D i b
« LA DANSE DU ROI » est un montage théâtral tiré des œuvres conjointes : le roman « La danse du roi » et la pièce « Mille hourras pour une gueuse », et inspiré par les premiers romans de Mohammed Dib.
Je ne suis pas Algérien et ne suis jamais allé en Algérie. Il m’intéressait (1988-2000) de réinterpréter cette schéhérazade à travers des personnages typiques français, tel Gavroche pour lequel j’ai imaginé une suite au conte des « Misérables » : Gavroche n’est pas mort rue Rambuteau à Paris sur la barricade, il s’est endormi seulement. Et Gavroche se réveille aujourd’hui et rencontre sa sœur de misère : Chiffon (née dans les années 1980).
Nous situons notre action entre le 18èm et le 20èm siècle. Gavroche le communard est un personnage « politisé », vantard, dur et triste, malade ; Chiffon est énigme ; quel est le secret de sa joie de vivre ?
Gavroche, « une petite grande âme ». interprète Babanag dans la séquence II de « Mille hourras pour une gueuse » - Schéhérazade jouée sur le mode comique ; et puis il interprète aussi Slim, dans la séquence III, Schéhérazade sur le mode tragique.
Et Chiffon joue Arfia, imite Arfia : fait tourner la ronde des évènements.
Gavroche dit qu’il est aussi un bâtard, et qu’il est prêt pour la révolution : « Nous, les français, nous avons inventé la révolution ; mais nous l’avons pas encore faite ».
Maître Wassem, l’écrivain public, l’éducateur, joué par un troisième complice, entre et nous fait la morale à chaud sur les évènements.
Arfia balaye les feuilles et Chiffon saute à la corde. Gavroche, les mains à la ceinture, tient le mur du cimetière avec son dos. Un graffiti : « No futur ».
C’est un point de départ.
Gavroche et Chiffon sont des personnages de la comédie moderne « à la française » qui ont emprunté des chemins dans les contes de Mohammed Dib. Ce là-bas, à l’instant, qui pointe à l’horizon, ici même.
La lecture est faite du mélange de nos points de vue sur l’histoire réelle, de l’histoire (fable) écrite ; de l’histoire sociale (Gavroche, Babanag, Slim, Arfia, Chiffon sont des prolétaires). Et du mystère de la foi/joie de vivre d’Arfia/Chiffon qui fait tourner tous les hommes dans la ronde menée par la femme-vie.
Pour obtenir une cohésion dans ce désordre de nos désirs, nous avons pris soin d’utiliser le théâtre comme spectacle total.
Le jeu, la chanson de geste, le cri inarticulé, la danse, le chant, la pantomime : jusqu’è la sophistication de toute la machine du théâtre d’acteurs.
À leur manière et suivant leur type (le caractère de leur personnage), les acteurs sont des conteurs. Ils intègrent à leur jeu des images du temps présent, de la vie en marche. Le texte de Mohammed Dib nous ramène à une réalité plus profonde qui anime les ombres gardiennes de mémoire.
« L’artiste ne sera plus un chef d’orchestre ou un guide ambulant, mais un bloc irradiant, enraciné, de réalité ». A.Laâbi.
Version de 1988
Théâtre Musical Gavroche et Chiffon

Gavroche et Chiffon dans le jardin de Colette et Mohammed Dib, en 1992, après avoir joué « La danse du roi »
Mohammed Dib : « Je dirai que d’une manière générale, Gavroche et Chiffon ont tiré le meilleur parti pris pour deux comédiens (Ce qui fait un nombre limité d’acteurs pour cette pièce), ont tiré le meilleur parti possible. C’est une façon de prendre leur bien dans quelque-chose qui sert à la fois la pièce et les acteurs. J’ai vu comment cela a été compris par Gavroche et Chiffon et je ne peux pour ma part qu’être satisfait du résultat par le fait que ce n’est pas une mise en scène et un jeu conventionnels, traditionnels. Parce que ça sort des sentiers battus et surtout, étant donnés cette mise en scène et le jeu des acteurs, Gavroche et Chiffon ont un jeu, disons, pour la place publique. Ça donne une expression ouverte d’une pièce de théâtre. Voilà ce que j’en pense ».

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