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Le blog de Pierre Montmory

XÉNOS

XÉNOS

 XÉNOS

C’est la nuit. C’est toujours la nuit que ça commence. Comme s’il ne pouvait jamais faire jour.

Xénos ouvre les yeux. Il s’est endormi en plein soleil. Il a marché depuis il ne sait combien de temps. Sa veste et ses pantalons de jean lui collent à la peau. Il frissonne. Le vent doux enveloppe encore son rêve.

Blotti conte la pierre, il étire ses membres engourdis. Il ne pense pas. Il sourit au ciel étoilé. Il n’ose pas se mettre debout. Il voudrait encore s’enfoncer mais son corps fait surface; l’esprit léger il se lève.

Tout autour l’horizon est opaque comme une barrière de granit. Il franchit le talus et se retrouve sur le chemin creux. C’est le grand silence. La nuit ne fait que commencer.

Ses chaussures trop grandes accrochent les pierres. Son pas alerte hésite dans le noir du chemin. Il se sent las mais reposé. Une pensée lui vient comme un éclair. Il grimace à la lumière pâle du ciel, la Lune jaunit sa face. Il lève la tête et l’ombre de ses orbites disparaît. Son visage est livide. Comme la pensée à laquelle il ne peut mettre de mot.

Son coeur bat trop vite. Il s’arrête et pose sa main sur sa poitrine. Son pouls fiévreux lui envoie de la chaleur jusqu’aux extrémités du corps. Il tremble. Des gouttes de sueur froide ruissèlent sur toute sa peau.

Quand même il serait resté, qu’il n’aurait pas fui. Car il s’agit bien d’une fuite, n’est-ce pas, du courage il en a, même que c’est lui qui a prévenu les autres avant l’évènement; il s’était préparé à les secourir, au cas où. Mais, pourquoi la fuite?

Et maintenant, sur cette route déserte, loin du malheur, il marche seul avec le destin pour lui. Qu’a-t-il fait des autres?

Xénos reprend sa marche. Son coeur s’est calmé. Maintenant il est tranquille. L’alerte est passée. Il peut continuer. Mais il lui semble marcher sur place. La nuit l’encercle avec sa cage noire, humide. Le froid le saisit un peu alors il accélère son pas, traînant les chaussures qu’il a trouvé sur un mort; les siennes, il les avait usées.

Depuis combien de temps? Depuis combien de temps savait-il que le mal était entré et que l’œil pernicieux du temps avait désigné les siens, pour en finir, mais de quoi?

Du jour et des jours. Xénos était hébété. Il fallait se cacher du soleil, maintenant que la peur était venue et s’était installée.

Et des jours s’étaient écoulés sans qu’il retourne à son travail. Il n’avait pas dit au revoir aux copains, pas même au patron qui était confiant lui, en l’avenir.

Une voix en lui murmurait : « Tu ne peux plus retourner chez toi, c’est trop tard pour leur expliquer, puisqu’avant, à cause de leur insouciance, ils ne t’auraient même pas entendu, et tes paroles les auraient fait rire, de toi. Toi qu’ils aimaient bien à condition que tu sois comme eux, un enfant jouant avec les facilités de la vie qui font penser à rien; à rien que consommer les plaisirs, pour oublier la dure peine des travaux absurdes que le soleil, éclaire, de ses feux.

De ses feux dont la brûlure exténuante pouvait réveiller en toi quelque pensée, une vision pas ordinaire, dans le temps du repos, quand la journée a pris sa part de sang et que ton corps se redresse et que tu vas ouvrir la bouche, pour parler ».

Dans le tréfond de lui la voix s’est tue. Et il est maintenant, seul avec la nuit.

Sa fuite le mène où elle veut.

Xénos escalade les marches du jour, la pierre usée du monde dans la poussière étoilée de lumière, éclat blafard d’un matin monotone, bruit sourd de l’abîme. Sous ses oripeaux couverts de graines et d’humus, Xénos sue en remontant vers la source, à l’orifice béant, devant la nuit, derrière. Il ne sait pas s’il avance ou reste à la même place, comme pétrifié.

Pourtant, de l’humus se répand et des graines tombent au cours de la marche. Le jour, dressé comme un temple, fixe les gerbes. Il se met à en cueillir les têtes et leurs fleurs éclatent dans ses paumes, leurs parfums colorent sa sueur. Dans sa bouche, un goût acide. Il mâche un épi de rose. C’est un feu doux comme le soleil, dans la lumière crue de l’espace sans borne.

Il marche toujours, enfin, il croît qu’il marche, qu’il avance vers le point jaune d’une étoile, qu’elle l’éblouit de son éclat, alors, il baisse les yeux pour voir la route. Il ne peut voir ses pas qui filent dans un nuage poudreux d’eau. Puis il sent des flaques, dans des trous il s’enfonce, de pire en pire, il entre dans le liquide et aussitôt ressort sur le dos d’une pierre.

L’épaule nue de la dune frissonne sous les embruns de l’océan. Xénos devine la barre des vagues prête à fracasser ce néant paysage, visage angoissé, torturé, une grimace du jour. Il aperçoit l’océan qui dérive, sur le ciel. L’étoile jaune a grossi, il se laisse glisser sur le sable.

Le vent rôde ici, il vient jusqu’à lui, le drape et l’étouffe. Il suffoque. Un bourdon vibre, terrible, des tambours battent ses tympans. Le vent passe et va se tenir tout prêt. Le silence strident l’entoure comme un mur de fer. Et le sable coule comme une source vers le fond de l’océan qui, martelant ses vagues, fraye un passage au navire.

Le bateau échoue, sa proue s’écrase en fracas, sa coque se brise comme un œuf, ses trois mats s’abattent comme des arbres, foudroyés par l’orage, ses voiles partent en lambeaux. Xénos se redresse soudain, il veut arracher ses hardes qui pendent à son corps comme une peau gluante. Ses mains moites s’engluent dans cette boue qui le couvre.

Il a chaud et il a soif, d’un coup, comme au sortir d’un cauchemar. Il fait beau, et pourtant c’est bien une tempête qui a amené l’épave. Il voit une foule sortir de l’eau, gesticulant, hurlant sans doute, car il n’entend rien, que le vent qui gronde près de lui et, plus près encore, ce silence qui l’étourdit.

Il croît s’endormir mais il a les yeux grand ouverts. Un nuage bleu passe avec son ombre noire, le couvre de nuit. Puis, d’un coup, ses yeux sont envahis de lumière. La foule avance. Sans doute espère-t-elle quelque-chose de lui. Doit-il se retirer pour leur dire qu’il ne sait pas? Il aimerait mieux qu’ils passent sans le voir. Il a la certitude de dormir éveillé.

La foule rescapée s’est arrêtée à douze pas. Ils se tiennent en demi-cercle. Un personnage sort de leur masse, sa silhouette noire grandissant sur l’éclat vif du sable mouillé. C’est un géant habillé de riches étoffes bariolées, il porte sur sa tête un masque d’or massif. Les yeux énormes fixent Xénos. Les lèvres du géant remuent, comme s’il parlait fort pour couvrir le bourdon du vent qui s’est rapproché. Xénos reste sourd à la voix du géant.

Le géant fait des gestes vers la foule qui s’approche et grandit autour de lui. Mille masques noirs tournent leurs yeux morts, ouvrent leurs gueules édentées, muettes. Seul le géant a une langue qui danse dans sa bouche avec des mots que Xénos ne peut déchiffrer. Il perçoit des éclats, des rumeurs de gorge, des grincements d’os. Sous son masque d’or, le géant est en transe.

Alors tout bascule. Xénos tombe et roule dans l’ombre et disparaît. Pour reparaître, seul, sur la grève qui roule ses galets comme roulent les mots muets dans sa bouche.

Le géant raconte l’histoire de ce naufrage. Xénos n’entend aucun son mais sa vision se remplit d’images éclatées. Ses oripeaux lui paraissent légers et le bourdon du vent redevient monotone.

Le géant est assis là-bas, face à l’océan, et la foule des masques morts se faufile sur l’ombre horizontale. Comme une orfraie, la foule pousse des petits cris aigus et stridents. Xénos parle à la cadence de cette farandole de la nuit. Xénos dit, sans ouïr sa propre parole.

Le géant écoute le récit du naufrage de Xénos. Étrange est la voix, faisant vibrer l’air tiède et humide :

« Tu es sacrifié comme cette foule désuète, mais tu n’es pas mort pour le monde. Tu es né du chaos, pour l’ordre. Le Grand Mystère commande ».

Le géant soupire et la vague écume :

«Tu devras goûter ces choses terrestres qui seront sur ton chemin, tu devras donner un nom aux choses et aux êtres, à ces masques morts qui errent dans le désordre et la confusion».

Le génie des vivants souffle et dit encore :

« Tu es vivant parmi les morts et les gisants, tu vis parmi eux. Cherche à comprendre de quoi est faite leur matière en action et rappelles-toi ta marche sur cette misérable terre; tout cela afin que l’esprit règne toujours, sans l’homme ou avec lui : avec sa mémoire remplie de ses morts – tu t’en nourriras sans cesse pour accroître le génie de l’esprit. Tu deviendras sage quand les choses et les êtres ne t’étonneront plus, tu sauras enfin pourquoi ils sont ainsi. Tu auras vaincu le temps. Ne cherche plus la réponse aux questions des morts, ces questions mortes avec leurs réponses : d’où viens-tu, où vas-tu? Jouis éternellement en faisant don de ta personne aux masques morts, car vit en eux aussi, l’esprit ».

Le géant est entré dans la mer et le soleil a mis son masque d’or.

 

Pierre Marcel MONTMORY - trouveur

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covix 27/01/2017 15:57

Il en faudra encore combien pour que le monde se réveille.
@mitié