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Le blog de Pierre Montmory

IMAGINE

IMAGINE

IMAGINE

Imagine cinq minutes que tu es né quelque part, qu’à peine né quelqu’un t’a dit viens on part, tu croyais que c’était ta mère, mais elle n’était que ta nourrice, te voici déposé un peu plus loin, et tu commences à marcher tout seul, imagine, que quelqu’un te soulève et tu crois que c’est ton père, mais c’est un bonhomme inconnu qui t’emporte dans sa charrette jusqu’au fond des montagnes, et ici il te dépose dans sa masure, et te voici métayer à garder les vaches et les oies, et ton univers secret tu le découvres derrière les haies, par-dessus la clôture des cultures, tu explores la forêt, cours après les rivières, en compagnie de tes premiers amis, les animaux.

Imagine cinq minutes qu’un beau matin, et tous les matins sont beaux, mais ce matin-ci le ciel gris chagrine ton humeur, car tu sens puis tu devines la rumeur qui te tire par la main, et t’entraîne si loin que te voilà brisant l’horizon dans une grosse voiture qu’un chauffeur conduit dans les flaques de la pluie, que tes larmes coulent, que ton petit cœur bat fort, où vas-tu encore, le chagrin c’est bien, mais ça mange du pain.

Imagine, juste cinq minutes, et ça prend moins de temps pour changer de planète que pour te faire comprendre comment, en une entourloupette, tu te retrouves à perpète, sans nom, ni vu ni connu, tu débarques sur un quais, et l’on te charge comme un ballot sur un grand radeau qui largue ses amarres, et les matelots, voyant ta frimousse de jeune mousse, se marrent !

Imagine, en moins de deux, ça prend pas cinq minutes de changer de vents, de changer de cieux, t’as pas le temps de vieillir, tu ne seras jamais vieux, tu gardes le cap pendant que dure le jeu de ta vie, et il se peut que tu aies le temps de faire connaissance, avec ta nouvelle naissance, à bord de ton esquif, comme Moise sur les eaux, tu rencontres des gus qui te comptent parmi eux à égalité, comme l’exige l’amitié.

Imagine que, d’orphelin sur les marches d’un temple, tu sois devenu marin en passant par les champs où tu fus déjà : manant ! Imagines qu’au bout de la première traversée, sans naufrage, ni bagage, un vieux routier t’accueille au pas de sa roulotte et t’emmène au trop de ses chevaux dans la berline où s’entasse sa famille !

Imagine, en cinq minutes, tu as là une mère et ses trois filles, et un petit gars haut comme toi avec qui tu te chamailles déjà, et que ça fait rire les filles et crier la mère, ah, comme l’eau des routes est bonne quand elle lave le chagrin des départs et que le soleil t’attend au prochain rire !

Imagine, tu te réveilles, comme un ressort tu te mets debout sur tes guibolles, et tes yeux ne sont pas assez grands pour voir tout le décor, des roulottes de voyageurs font la ronde et dans son centre un feu brille, ta faim se ranime, tu avances vers la chaleur des ombres géantes qui te tendent leurs mains chargées de nourriture, tu te sens enfant, et ils t’appellent doucement par ton nom.

Imagine donc, que tu balayes la piste du cirque et que le trapéziste te demande de lui envoyer la balle, là-haut, sur son fil tendu dans l’azur, tu es une étoile descendue sur Terre, pour faire la roue du cracheur de feu.

Imagine, qu’à l’heure du marché, Tony, le plus ancien des musiciens de guitare de la tribu, t’emmène avec Eddy, le vieil ours noir, pour faire du boniment pour le spectacle du soir et que, toi, tu viens là pour gratter sur ta guitare qui est aussi grande que toi et que tu tiens debout pour jouer, et tu poses ton chapeau sur le sol pour que les passants heureux t’offrent un don contre les dons, de Tony le maître de musique et chanteur, Eddy le cancre et fainéant parfait qui mange tout le temps, et toi l’apprenti génie béni par les muses.

Imagines, cinq minutes, un monsieur au costume sombre, comme un jour orageux, vient au camp et parle à ton maître, des paroles brèves prononcées du bout de ses lèvres sèches, et ton maître, sans montrer plus d’émotion que sa poignée de main tremblant une seconde, juste une seconde, sa main tremble en prenant ta main pour t’accompagner, ta guitare à l'épaule, la bouche fermée et les yeux bas, tu montes dans la voiture sans dire un mot, tu t’en vas et seulement alors tu aperçois ceux qui sont encore les tiens, te dire adieu en agitant leur mouchoirs.

Imagine, cinq minutes, sans dire un mot, qu’on n’a pas parlé, que le secret coule rapide comme les eaux d’un torrent en furie dans ton oreille, et que tu n’as pas pleuré, mais que la main de la destinée a serré ta gorge, ce matin-là, de tes douze ans où tu as perdu espoir.

Imagine, juste cinq petites minutes, ton arrivée dans une autre lumière, que tu n’as pas le temps de te faire pays, d’y planter une cabane pour y inviter tes amis, et que déjà le facteur Destin t’apporte un autre matin chagrin, et où tu prends le train, comme tes parents inconnus ont pris le leur, il y a je ne sais combien de temps, pour une terrible destination, et que toi, tu dois partir plus loin, parce qu’ils ne reviendront jamais, et qu’à l’heure juste, un sifflet déchire tes tympans, la locomotive souffle pour tirer les wagons, vers la liberté où tu ne connais pas encore tes droits, ni l’histoire, pour te défendre d’oublier.

Imagine un arbre au printemps qui a des jambes pour racines et qui tâte du pied la terre, ronde comme le ventre d’une mère. Imagine !

Imagine, une autre fois seulement cinq minutes, des choses que tu ne peux pas dire mais que tu  exprimes quand même en parlant à côté, à côté du cœur, car en dedans cela te ferait mourir.

Imagine mieux que cinq minutes banales où tu parles et tu pleures, et que soudain des larmes fraîches mouillent ton cœur, et que tu retrouves ta joie de vivre.

Mais, imagine cinq seules minutes, la seule fois où tu exprime des choses que ton cœur est incapable de dire sans une souffrance définitive, des choses qui sont la douleur elle-même.

Imagine, minute après minute, dire des choses, dire des êtres, la passion qui bat ton pouls follement, sans les digues pour contenir les flots impétueux, sans la cage de ta poitrine pour retenir la colère de ton souffle.

Imagine rien qu’un peu, que tu avales le cri qui t’étrangle.                              

 

Pierre Marcel Montmory

composition de pierres de Nizar Ali Badr

 

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covix 17/04/2017 20:48

Bonsoir,
Puisse, l'humanité, un jour, se reposer.
@mitié