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Le blog de Pierre Montmory

L’INTIFADA DE L’IMAGINATION

L'histoire drôle et tragique de l'imagination désarmée, de l'imagination insurgée.

L'histoire drôle et tragique de l'imagination désarmée, de l'imagination insurgée.

L’INTIFADA DE L’IMAGINATION

L’AFFAIRE : le seul crime du savant poète est d’avoir écrit un blasphème. Une affaire planétaire qui nous parle de notre monde globalisé et des conflits culturels qu’il génère.

La chasse à l’homme commence, contre un citoyen d’un État démocratique. Le savant poète disparaît de la vie publique et passe dans la clandestinité.

Le savant poète condamné à mort par un chef constitue un acte de censure, une violation des lois, un acte de terrorisme. Peu d’humains s’en alarment. Le président-en-chef déclare : « Je n'ai aucune sympathie pour le poète savant. C'est un misérable. » Les autorités politiques, religieuses et même certains artistes s'empressent d'exprimer leur solidarité et leur compréhension, non pas à l'égard d'un savant poète menacé de mort par un terroriste, mais avec « les clients injustement insultés dans leurs convictions».

Les chefs demandent à leurs fidèles de ne pas lire le savant poète. « Les prophètes n'appartiennent pas à l'imaginaire des artistes…».

Comment s’en étonner ? On ne peut s’attendre à autre chose des pouvoirs qui sont par nature les défenseurs des codes et des croyances établies. Les accusateurs du poète savant sont incapables de comprendre l’essence même d’une œuvre de fiction qui est un monde en soi, polyphonique, tissé de contradictions et non pas une simple énonciation. On reconnaît les grands savants poètes au trouble qu'ils sèment dans les esprits. Ils témoignent d’un bouleversement de la sensibilité et s'efforcent de chercher, selon les mots du savant poète : « de nouveaux angles pour pénétrer la réalité ».

La censure contre le savant poète se trompe d’objet. Elle défait ce que le savant poète a parfois mis des années à édifier et réduit cet univers complexe, structuré, cet instrument optique à plusieurs points de vue qu’est un poème, à l’énoncé pur et simple d’une opinion. L’interdiction qui frappe le poète savant n’est pas un délit d'opinion (sa défense ne relève donc pas seulement de la défense de la liberté d'expression), mais un poème ; non pas seulement le poème de ce poète savant là, mais la poésie en tant que telle.

C’est aux artistes qu’il revient de défendre le droit à la fiction. Sans pouvoir, sans palais, sans greffier et sans grands moyens financiers. « Les savants artistes sont les citoyens de plusieurs pays : le pays bien délimité de la réalité observable et de la vie quotidienne, le royaume infini de l’imagination, la terre à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du cœur à la fois brûlantes et glacées, les états unis de l’esprit, les nations célestes et infernales du désir, et peut-être la plus importante de toutes nos demeures – la république sans entraves de la langue. » Ce sont ces pays que les savants poètes réunis représentent, et leur légitimité, ils la tiennent des censeurs qui ne supportent pas leurs écrits.

Le savant poète alerte l’opinion mondiale. Au-delà de son cas personnel, le meurtre du savant poète devient un nouveau modèle de terrorisme international après les prises d'otages et les détournements d'avion. « Si ce modèle n'est pas combattu, avertit-il, il sera appliqué et il s'étendra. »

Et c'est bien ce qui se passe. Les crimes se multiplient, interdiction de publier, destructions d’œuvres d’art. Le terrorisme a pris la forme d'attentats dirigés contre des écrivains, des journalistes et des intellectuels.

« La fiction est fichée. Désormais tout tombe sous la loi de l'offense : homme vivant,  figure de l'histoire, mythe. Les voies de la rêverie sont interdites. Aucun client n'accepte de lire un exercice burlesque concernant un prophète installé au cœur du réel. Et même celles du plaisir. Tout sombre dans le désastre, écriture, peinture, sculpture et cinéma réunis. »

Les pouvoirs expriment : « Leur solidarité envers ceux qui se sont sentis blessés dans leur dignité de clients » en qualifiant l'ouvrage du savant poète de blasphématoire et de « distorsion gratuite ». Merveilleuse assurance des critiques qui s'autorisent à juger des distorsions gratuites de la fiction et qui témoignent de leur incapacité à saisir l’illusion poétique qui est la grande découverte du poème et aussi le souci numéro un de tous les censeurs.

Dès l'origine du genre poétique, les interdictions se multiplient contre la diffusion des ouvrages de fiction et se fondent sur la crainte que la lecture de tels ouvrages ne brouille la frontière entre le réel et la fiction.

Sur cette « illusio » tant redoutée, on a écrit beaucoup de livres, mais l'essentiel se perd parfois dans l'érudition. On a du mal aujourd’hui à s’imaginer la découverte émerveillée qui fut celle des premiers lecteurs de poèmes au moment de l’essor du genre : cette scène de théâtre à l’échelle d’un cerveau que l’on pouvait transporter partout avec soi et qui traitait de tout sans pudeur et sans frein, et avec la licence qu’autorisait la relation singulière et confidentielle de l’auteur avec un lecteur solitaire. Lisant pour la première fois un poème, un citoyen s'émerveillait de cette découverte : « J'ai entendu disputer sur la conduite de personnages comme sur des événements réels ; comme des personnages vivants qu'on aurait connus et auxquels on aurait pris le plus grand intérêt. »

L’éloge du poète savant témoigne de la prise de conscience des possibilités de la liberté d’exposition et d’analyse ; et surtout de l’importance de ce déplacement : l’illusion poétique est appliquée pour la première fois non plus à des conduites héroïques ou à des personnages exceptionnels, mais au domaine de la vie quotidienne.

Au moment d'achever sa brève et tumultueuse carrière de personnage de roman, l’un des héros du poème du savant poète, a soudain « le sentiment que les ombres de son imagination s’avancent dans le monde de la réalité… ». Voilà une situation inédite dans l'histoire de l’art de vivre : un personnage qui redoute le retour à la vie. Le butoir du mot « FIN » sera-t-il assez solide cette fois pour empêcher son irruption catastrophique en pleine réalité ? Terrible prémonition d'un personnage de fiction qui sent toute la précarité de son statut au moment de basculer dans le réel et la faible protection que lui offre la couverture reliée d'un livre. « Cas sans précédent d'un livre qui a implosé. » De telles implosions, l'Histoire n'en a jamais connu. Bien sûr, Don Quichotte avait lui aussi glissé d'un livre pour tomber dans la réalité, mais celle-ci était elle-même enfermée dans un livre. Le héros du savant poète d’aujourd’hui, lui, n'a pas cette chance, il est vraiment tombé de son livre dans la réalité.

 « Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé… » Que signifie l’avertissement canonique placé en exergue des œuvres d’art ? Il a valeur d’avertissement certes, mais en délimitant clairement le seuil du réel et de la fiction, l’oeuvre ne se protège pas seulement contre d'éventuelles poursuites, elle affiche son éthique et sa méthode.

Les censeurs sont de mauvais lecteurs, ils ne discernent pas la frontière entre le réel et le livre, ils ne reconnaissent pas (au sens optique et politique de ce mot : reconnaître la souveraineté d’un autre État) la place réservée de l’art.

S'il est une chose que l’interdiction du savant poète nous apprend, en effet, c'est l'importance de certains repères théoriques taxés. Les distinctions entre auteur, narrateur et personnages, qui sont des ponts aux ânes des études littéraires, connaissent, si j'ose dire, à la faveur d’une condamnation, une actualisation brutale et même sidérante pour la pensée. Les débats sur ces questions ont lieu dans des théâtres encerclés par la police, je peux témoigner de cette sensation troublante d'irréalité, d'incrédulité ; parler d’art sous la protection de la police ! Dans quelle fiction sommes-nous tombés ?

Le récit de fiction, dont Shéhérazade serait ici la figure de proue, c'est l'antidote du meurtre. Ce thème, la fiction contre la mort, l'affaire du savant poète l'a inversé :« L'œuvre qui avait le devoir d'apporter l'immortalité à son auteur a reçu maintenant le droit de tuer, d'être meurtrière de son auteur ». La question de l'auteur, de son effacement dans le texte de fiction, et donc celle de sa responsabilité morale ou pénale, la question de l'illusion artistique  que traquent tous les censeurs depuis les origines mêmes du genre est devenue aujourd'hui, pour des centaines d’artistes dans le monde, une question de vie ou de mort.

Les foules qui se dressent aux quatre coins de la planète contre la parution des poèmes du savant poète n’ont pas lu ses livres.

On voit ainsi des centaines de clients manifester sans le savoir contre le comportement d'un personnage, ses rêves et ses idées, des foules prêtes à tuer pour des êtres d'encre et de papier.

Et l’auteur continue à nous parler de notre monde. Non pas dans un livre blasphématoire, mais un grand récit carnavalesque, sans doute le premier de l'ère de la globalisation. Il explore la vision du monde d'un immigré, non pas comme quelque chose d'exotique et de lointain, mais en examinant avec humour et empathie, de l'intérieur, les conflits et les contradictions dont l’immigration est porteuse, et surtout le bouleversement de sensibilité qu'elle implique : les nouveaux rapports au temps et à l'espace mais aussi au corps, à la sexualité, à la culture, à la religion… « L'Amérique, une nation d'immigrés, a créé une grande littérature à partir du phénomène de transplantation culturelle, en étudiant la façon dont les gens font face à un nouveau monde… », l’œuvre témoigne de cette vertigineuse diversité humaine, de ses emmêlements et de ses chocs. C'est « un chant d'amour à l'émigration », au métissage, au baroquisme de la vie moderne.

« Il se peut que les écrivains qui se trouvent dans ma situation, exilés, émigrés, ou expatriés, soient hantés par un sentiment de perte, par la nécessité de reconquérir un passé, de se retourner vers lui, au risque d’être transformé en statue de sel... Mais nous ne sommes plus capables de reconquérir ce qui a été perdu …Nous créerons des fictions, non pas des villes ou des villages réels, mais des patries imaginaires, invisibles, des pays de l'esprit ».

Les poèmes du savant poète (et c'est peut-être la raison de son irruption catastrophique dans la réalité) est aux prises, ou plutôt il cherche, à travers la fiction, une prise, une emprise du langage sur la question centrale de la vie moderne. La grande enquête de la poésie porte sur les modalités de la singularisation d’un être, le mystère d’une identification. Comment prolonger une telle enquête dans ce contexte inédit qu’on qualifie de globalisation et qui semble enlever tout sens à la question même ?

Les poèmes du savant poète font de l'exil l'expérience décisive qui permet une nouvelle exploration du réel, la découverte d'un nouveau monde. Comment entrer, comment pénétrer, dans un monde absolument ouvert ? Comment venir au monde quand on appartient à plusieurs mondes ? Comment naître quand on est un migrant ? Comment s'incarner et se singulariser dans un monde où toutes les identifications sont équivalentes et également possibles. C'est à ce monde nouveau que les poèmes du savant poète tentent de donner forme.

L'esprit carnavalesque connaît une surprenante actualisation. Tout est jeu des formes et des langages : la relativité du petit et du grand, du supérieur et de l'insignifiant, du fictif et du réel, du physique et du spirituel. Tout est prétexte à retraiter, déformer, recycler le grand bazar occidental-oriental. Il donne une forme et il peuple le grand cirque de la globalisation : un peuple d'immigrés écartelés entre le côté pays natal et le côté pays d’adoption, un peuple d'hommes traduits, parce qu'ils ont été « déplacés au-delà de leur origine », et chez qui les valeurs, les identités se révèlent poreuses avant de se mélanger et de se contaminer. Les villes se métamorphosent sous le regard du savant poète, son village natal devient postmoderne, la grande capitale se métisse. Il y a dans l'œuvre du savant poète une mise en abyme de l'identité, que ce soit l'identité nationale, l'identité religieuse, l'identité ethnique, c'est-à-dire les fondamentaux du fondamentalisme, de tous les fondamentalismes. C'est contre ce trouble de l'identité que l’interdiction et la censure contre le savant poète recrute ses adeptes

Dès les premières pages du poème accusé de blasphème, la chute d’un oiseau qui est, plutôt qu'une métaphore, une figure libre de la chute dans le temps occidental, mais aussi de la chute métaphysique et de l'expulsion d'un monde Théo centré, se trouve au point de départ d'une expérience qui déclenche une nouvelle répartition des notions du bien et du mal, un émiettement plutôt qu'un rejet massif des valeurs traditionnelles qui se maintiennent à l'état de souvenirs, de fétiches, de déchets, de clichés et qui vont être emportées, déplacées, déformées dans le grand tourbillon de formes, de valeurs et d'affects qui constitue le carnaval poétique.

L'expérience à laquelle sont soumis les émigrés du savant poète est au double sens du mot une expérience d'élargissement ; expulsion, exil, expatriation, mais aussi dilatation, accroissement et même élongation. Rien de diabolique ici, mais une forme d’ensorcellement de la forme artistique.

Ainsi ce savant poète tant décrié projette-t-il à l'échelle du monde un conflit lancinant et vieux d'au moins dix mille siècles entre l’art de vivre et la religion, l’art de vivre et la politique ; loin d'en avoir été la victime passive, le savant poète sait faire de son combat l'histoire drôle et tragique de l'imagination désarmée, de l'imagination insurgée, ce que je qualifie d'intifada de l'imagination.

 

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