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Le blog de Pierre Montmory

NE PAS LAISSER À LA PORTÉE DES POLITIQUES

NE PAS LAISSER À LA PORTÉE DES POLITIQUES

Confinement,

hystérisation macropsychique

et

bénéfices secondaires

     Les plus grandes catastrophes naturelles ou humaines, comme les tremblements de terre, les tsunamis, les guerres, les révolutions ou les maladies infectieuses, ont ceci de particulier qu’elles apportent paradoxalement des bénéfices secondaires insoupçonnés. C’est ce point précis de l’influence aussi bien négative que positive des événements collectifs sur l’homme, sans oublier les réactions associées de celui-ci, que j’appelle du terme de phénomène macropsychique

     Chaque sujet, chaque couple, chaque famille, réagit différemment aux vicissitudes qui changent abruptement le cours habituel de la vie quotidienne. Devant l’éclat émotionnel que l’événement inattendu procure, une position de perplexité peut rapidement se convertir, tout à la fois, en paralysie cataleptique comme en agitation inutile et anxieuse. Une telle angoisse apragmatique, vécue sous de formes hypocondriaques, égoïstes ou altruistes, implique souvent un retour envahissant de l’angoisse de mort que le sujet peut calmer, recentrer ou modifier parfois difficilement.

     Des positions sociophobiques ou agoraphobiques radicales et collectives se développent alors spontanément y compris sans l’intervention des autorités sanitaires, législatives ou policières. Dans quelques cas, un négativisme obtus ou, pire, un nihilisme suicidaire pousse le sujet à se révolter contre la réédition d’une autorité familière, plus ou moins persécutrice, qui le hante depuis longtemps.

     Alternativement, d’une part, l’inquiétude déborde de toute mise en acte de la prudence et, d’autre part, la négation du réel exacerbe une colère identificatoire enfouie. Conflits et réconciliations avec soi-même peuplent le sujet psychiquement mal confiné tout en l’empêchant de rêver et d’imaginer. L’imprudence ou le calme apparent de certains affolent et énervent plus que d’habitude l’angoissé par la mort. Ses reproches s’adressent à un miroir opaque qui ne peut plus lui renvoyer son message inversé pour cause d’un Autre invisible et non intentionné, duquel il est impossible de recevoir une quelconque indulgence. Car cet Autre invisible n’est même pas un être vivant, bien qu’il soit supposé courir de corps en corps, de main en main, de bouche en bouche, de nez en nez. Organisme devenu hautement suspicieux, le corps de l’Autre se perçoit désormais comme un pestiféré potentiel s’il ne se décline pas comme victime docile et inconsciente. Dans le doute et même dans l’absence de signes extérieurs de contagion, le sujet se cantonne de ce fait dans un système d’hyperprévention.

     On n’est plus dans l’intime du lien social. On n’y est plus corporellement touché. On s’évite et on se regarde discrètement avec un oeil clinique tout à fait inhabituel. Physiquement, on ne se parle presque plus. Seulement de loin ou par les yeux si on a des masques. On a des masques artificiels venant redoubler le masque personnel. Même à l’extérieur, on se confine dans son espace vital de respiration. Le nez se faufile, se renie autant qu’il peut. Plus aucun parfum n’est plus charmant. On n’est plus, surtout pas, le respirateur ambulant de l’Autre.

     Tout d’un coup, le lien social se trouve dominé par un empire des sens contrarié. Le tactile, le gustatif et l’olfactif se retranchent, tandis que l’auditif et le visuel se font, perspicaces mais aux aguets, les alliés des émotions dans un contexte d’asepsie affective. Et une typologie de personnalités émotives revient sur le devant de la scène. Les anxieux reprochent aux réalistes des attitudes que l’on ne retrouve que chez les nihilistes ou les suicidaires. Les réalistes regardent les anxieux d’un oeil empli de commisération que l’on pourrait confondre avec de la condescendance. L’agressivité du confinement naît, se partage et soudain décline pourtant par ces circuits-là. Mais, elle se désagrège facilement devant le mur vital de la frustration ou de la privation.

     À ce propos, le mur que Donald Trump voulait, la fermeture des frontières que d’autres désiraient, l’Euroxit national que l’on critiquait tant, la remise en ordre de tous les quartiers, fonctionnant désormais comme autant de villages à l’intérieur de la grande ville, tout cela est devenu pour un peu une réalité incontestée et même revendiquée par le plus grand nombre. Sans aucune critique presque. Le national renaît contre le maléfice de la mondialisation infectieuse, le régional se retourne sur son nombril en oubliant le national, le quartier prime sur la ville et la famille nucléaire sur la famille élargie, tout comme l’individu sur le groupe. D’ailleurs, la revanche du couple se fait soudain jour dans l’interdiction des groupes de trois ou plus.

     On réclame le confinement quitte à s’en plaindre et à en souffrir les conséquences psychosomatiques, relationnelles, physiques et subjectives. On en a fait une religion que l’on suit parfois de façon fanatique, exagérée, obsédante ou, au moins, rituelle. Comme si la souffrance, l’ennui, les dépressions, les angoisses, les addictions ou la simple lassitude de l’enfermement était une façon d’expier une faute non-identifiée devant un sacré invisible. 

     Certains pourtant peuvent apprécier le confinement sans se sentir contraints ni enfermés ni perdants de quoi que ce soit. Bien au contraire. C’est le cas notamment de ceux qui ont l’habitude du confinement volontaire ou de la solitude choisie, espace où ils trouvent leur plus grande capacité créative.

   Plusieurs artistes, penseurs, techniciens, informaticiens, chercheurs, intellectuels, artisans, traders, conseillers, créateurs de tendances, communicateurs des nouvelles technologies, etc., y trouvent leur compte. Cela pour dire qu’il existe bien des réels bénéfices secondaires liés au confinement qu’il soit obligatoire ou volontaire.

     Sans doute, le confinement implique des bienfaits en termes de santé mentale et de bien-être dont voici quelques uns auxquels nous pouvons faire référence. Retrait du monde de l’hyperconsommation, pause dans la destruction de la nature, retour aux valeurs familiales, revalorisation de l’attachement aux racines, arrêt de la transhumance humaine, revalorisation de la frustration et du désir au détriment de la jouissance, possibilité de renaissance de l’amour sous sa version romantique, réordonnancement biopsychique de la différence des sexes au détriment de l’idéologie genriste, retour aux sources des rêves et des projets, revanche de l’esprit sur l’identitaire, le narcissisme et l’infatuation.

Confinement,

hystérie et troubles associés

Hystérisation catatonique

   De par les témoignages des patients et des gens en général, nous avons observé quelques troubles liés aux modifications substantielles de la vie habituelle que l’état de confinement peut produire. Concernant l’éclosion macropsychique de paniques superstitieuses, du sentiment d’étrangeté et de perplexité, et de phénomènes corporels à rigidité musculaire ou à flexibilité cireuse dans le cadre de la distanciation sociohygiénique aussi bien que du confinement phobique, pouvons-nous dire que nous vivons une période de catatonie collective associée à une hystérisation généralisée ?

   Notons que ce qui est considéré comme catatonique et qui est plutôt situé en général dans les tableaux psychotiques, nous le prenons ici dans un cadre étendu et transstructurel. Les études très poussées bien qu’organicistes de Karl Kahlbaum (1860) sur la catatonie nous ont servi pour mieux ré-définir les états maniaques et pour formaliser notre concept des facteurs blancs de la psychose maniaco-dépressive (Arce Ross, 2009). Mais ici, nous prenons la catatonie dans un sens macropsychique. Tout comme la dépression, l’anorexie, la boulimie ou les addictions, la catatonie constitue une série de symptômes que l’on peut trouver tant dans les psychoses que dans les névroses. 

   Selon Henri Ey,  « la catatonie se confond avec le farouche désir de se raidir dans l’opposition : le malade se rétracte, fuit, se défend, résiste, comme s’il obéissait à une profonde tendance instinctive, celle de s’éloigner du milieu extérieur, de faire refluer toute sa vie vers la pure et sommaire satisfaction de sa vie végétative. […] Des sentiments d’anxiété, comme des ombres menaçantes, peuplent enfin épisodiquement la conscience catatonique : craintes, paniques, terreurs absurdes, phobies obsédantes, précautions superstitieuses et prémonitions délirantes  qui suspendent encore l’action, la raréfient ou l’enfermement dans un réseau mystérieux et monotone d’attitudes pathétiques, alambiquées, obéissant à la loi magique d’une précaution ou d’une conjuration contre des terribles menaces. […] Il paraît évident qu’un grand nombre de malades appelés autrefois hystériques sont appelés par nous actuellement catatoniques » (Ey, 1950, pp. 89 et 113). La description d’Henri Ey nous fait évoquer les états catatoniques dans l’observation de l’hystérisation du lien confiné.

Hystérisation macropsychique

     L’hystérisation du confinement en 2020 rappelle les troubles de conversion de l’angoisse dans l’hystérie freudienne : « paralysie, contracture ou action involontaire ou décharge motrice, une douleur, une hallucination » (Freud, 1925, p. 228). Auxquels peuvent s’ajouter l’ennui, la dépression, quelques troubles légers de l’humeur et des cycles vitaux comme les troubles du sommeil, sans oublier la dépendance aux écrans, les troubles de l’alimentation, le tabagisme forcené, l’alcoolisme solitaire ou les toxicomanies galopantes.

     L’évitement du toucher, le tabou du contact, l’aversion pour la contamination, le rapport excessif à l’hygiène ou à la propreté, la compulsion de se laver les mains et de nettoyer les poignées des portes, tous ces caractères de l’analité obsessionnelle se retrouvent dans le discours hystérisant de la prévention sanitaire actuelle. Il me semble que l’on ne doit pas opposer ici les trois névroses freudiennes classiques (hystérie, obsession et phobie), mais plutôt les réunir dans un seul discours hystérisant et hystérisé. Ceci dans la mesure où l’obsession et la phobie sont des dialectes, ou des dérivés linguistiques, de la langue maternelle hystérique. La névrose obsessionnelle serait pour l’occasion une sorte d’hystérie de contrainte, la phobie une hystérie d’angoisse et l’hystérie toujours une névrose de conversion. 

     Il existe bien une hystérisation macropsychique des caractères obsessionnels, des traits phobiques et des symptômes hystériques que l’on connaît dans les névroses subjectives. Et d’ailleurs, Lacan parle de l’hystérisation du lien et du discours en général lorsqu’un sujet entre en analyse. Ce discours hystérisant possède non seulement la tendance à isoler le sujet mais surtout à isoler l’un des caractères de la relation à l’Autre, à savoir le contact corporel rapproché. Cet évitement corporel peut alors facilement glisser vers l’agoraphobie.

     Agoraphobie et angoisse de mort

   L’hystérisation actuelle du lien à l’Autre sous sa version agoraphobe peut se lire non pas tout à fait comme une défense contre le danger d’une pulsion strictement sexuelle, mais plus précisément comme une défense inhibitrice et psychomotrice contre le danger de mort. En ce sens que l’angoisse de mort est à concevoir comme un analogon de l’angoisse de castration (Freud, 1925, p. 246). C’est par ce biais que l’Autre civilisationnel se fait jour derrière l’Autre du lien social. Le sujet se voit confronté à un Autre sacré, invisible et incorporel qui le dépasse. Les biochimistes disent d’ailleurs qu’il ne s’agit même pas d’un organisme vivant mais d’une chose moléculaire s’attaquant à la vie. « Plus petit que 100 nanomètres un virus ne peut pas être considéré comme un organisme vivant car il ne peut pas se répliquer seul. Il est constitué d’un assemblage de molécules, pour l’essentiel des ADN ou ARN et des protéines » (Bernier, Agouridas & Vialle, 2020).

   Le problème est que, pour la grande majorité, que l’on soit contaminé sans le savoir ou non contaminé, il s’agit d’un événement traumatique qui n’est pas advenu encore dans sa chair. Et qui probablement n’arrivera pas de si tôt. Un tel événement traumatique non advenu nous fait penser à l’une des deux mesures auxiliaires et substitutives de la formation du symptôme dans la névrose obsessionnelle freudienne. Dans celle-ci, le sujet essaie de rendre l’événement non advenu et l’isoler. Dans la confrontation au coronavirus, évidemment, il ne s’agit pas de le rendre non advenu, puisqu’il est là. Sauf qu’il ne s’est pas encore attaqué au sujet qui tente de s’en prémunir comme il peut.

   Cet état de fait nous induit à évoquer la construction de mesures de prévention, de précaution, de prudence, dans la formation du symptôme selon Freud, « pour que quelque chose de déterminé n’advienne pas, ne se répète pas » (Freud, 1925, p. 237). Ces mesures tout à fait rationnelles et compréhensibles en partie sont pourtant accompagnées d’attitudes magiques, de rituels expiatoires ou d’animations irrationnelles avec l’objectif de “supprimer” la malignité de l’événement non advenu. « Ce qui n’est pas advenu de la manière dont cela aurait dû advenir conformément au souhait, est, par la répétition, rendu non advenu d’une autre manière » (Freud, 1925, p. 237). Et ces répétitions témoignant magiquement d’un événement traumatique non advenu peuvent devenir problématiques, dont l’agoraphobie redoublant inutilement le besoin de confinement peut être un exemple.

   Selon Freud, le sujet agoraphobe développe une régression infantile lui permettant de sortir dans la rue à condition soit qu’il soit accompagné par quelqu’un qu’il connaît bien et qui le rassure, soit qu’il ne s’éloigne pas au-delà d’une petite distance de chez lui (Freud, 1925, p. 244). C’est curieux que ces deux conditions hautement défensives contre la pulsion ou contre le danger sont remplies par les mesures du confinement de 2020. À savoir que le rôle rassurant peut être joué par l’attestation obligatoire, éventuellement par un masque, et la condition de l’éloignement phobique, par le respect contraignant d’un kilomètre maximum du domicile.

   L’hostilité agoraphobe peut se redoubler d’une hostilité prenant sa source dans le vécu intime. Une illustration de ce mouvement serait la phobie de la solitude, vécue comme une façon d’esquiver « la tentation de l’onanisme solitaire » (Freud, 1925, p. 244). Dans ces cas, l’agoraphobe se confine alors en couple ou avec un animal domestique lesquels fonctionnent comme des objets de protection contre l’angoisse du danger de mort et contre certaines pulsions sexuelles. En revanche, les pulsions prévenues peuvent trouver des substituts malgré tout dans certaines inhibitions venant jouer le rôle de masque de l’angoisse. Nous avons alors des inhibitions du plaisir sexuel, des inhibitions alimentaires, des inhibitions motrices, des inhibitions dans le travail (Freud, 1925, p. 206). Dans ce tableau de frustration et de privation, une colère contre le confinement pourrait être l’expression d’une défense contre l’angoisse de mort et, paradoxalement, la manifestation du désir confiné. 

   Cependant, notons qu’avant de devenir symptôme ou plutôt indépendamment de produire des troubles, le confinement, qu’il soit spontané ou obligatoire, renforce les attitudes inhibitrices, évasives et préventives parfois nécessaires devant un risque sanitaire. Elles ne sont en soi ni des troubles ni des réels symptômes cliniques et peuvent se justifier en tant que des mesures de conservation de la vie. Car elles sont des défenses, parfois rationnelles et justifiées, pour répondre au signal d’alerte de l’angoisse. N’oublions pas que Freud considérait à juste titre que « bien des inhibitions sont manifestement des renoncements à la fonction, parce que, dans l’exercice de celle-ci, de l’angoisse serait développée » (Freud, 1925, p. 206). Et cela peut nous faire déduire que l’angoisse a une utilité.

   L’inhibition des risques équivaut, en effet, selon Lacan, à l’utilité de l’angoisse en tant que signal qui ne trompe pas (Lacan, 1962-1963 p. 188). Dans l’angoisse, il s’agit d’un signal intériorisé, inquiétant (Unheimlich, Freud, 1919), en dehors du doute et non réductible à la peur par le fait que le désir, au plus intime du sujet, devient étrangement concerné.

Instrumentalisation de l’hystérisation macropsychique

   Comme à d’autres époques de l’humanité, l’hystérisation du lien ou conversion somatique de l’angoisse devant l’inquiétant est devenue macropsychique. Et comme il est naturel, il y a toujours de risques pour que l’hystérisation macropsychique soit instrumentalisée. Malheureusement, l’instrumentalisation hystérique de l’angoisse, instrumentalisation parfois politique, semble, selon ce que certains affirment, être dirigée par les autorités sanitaires ou, plus précisément, par quelques laboratoires pharmaceutiques.

   À cet titre, n’oublions pas qu’en pleine crise du coronavirus, le Professeur Didier Raoult qualifie d’« hystérie mondiale » — ou hystérisation macropsychique selon nos propres termes — les réactions à cette pandémie (Raoult, 2020), « comme si elle n’était qu’une fausse menace à l’instar des crises précédentes. Il fustige l’incompétence de l’OMS et n’hésite pas à critiquer une stratégie du tout vaccin plus dogmatique qu’efficace face aux infections, notant au passage que l’on en compte en réalité très peu de nouveaux depuis une vingtaine d’années malgré des financements colossaux. Il préconise en revanche que d’anciens vaccins soient davantage utilisés, comme ceux de la varicelle ou de la grippe, et laisse clairement entendre que la recherche du profit de l’industrie pharmaceutique conduit à négliger l’intérêt de vieux médicaments peu coûteux. Il déplore enfin que “les éléments idéologiques viennent privilégier les types d’informations qui entrent en résonance avec la vision du monde des médias. Les chiffres eux-mêmes deviennent indécents quand ils ne confirment pas la théorie dominante” » (Perrier, 2020).

   Selon quelques acteurs présents sur le front de la “guerre sanitaire”, il semblerait avoir dans cette affaire une collusion entre politique, recherche médicale, thérapeutique médicale et tendance à hystériser outre mesure les craintes que toute population peut développer devant une menace énigmatique. Dans un niveau macropsychique, de par l’angoisse de mort que l’événement menaçant dégage, mais aussi pour cause d’une éventuelle instrumentalisation idéologique, notre rapport au réel peut être substantiellement modifié. Comme dit le Professeur Didier Raoult, « ce qui fait peur, ce qui fait causer, n’a parfois qu’un rapport lointain avec la réalité » (Raoult, le 3 avril 2020). L’influence de la communication idéologique et de la manipulation macropsychique, y compris par des messages implicites faisant écho aux craintes les plus enfouies, ce sont des thèmes dessinant une nouvelle psychopathologie qui, comme telle, devrait être étudiée par la psychanalyse.

   Quoi qu’il en soit, la plume clinique d’un Henri Ey, d’une certaine façon, décrivait bien le phénomène de mixtion relative entre catatonie et hystérisation du lien social. Mais nous devons aller au-delà de ces considérations psychopathologiques. Ceci est un point à ne pas négliger, mais cela ne comprend pas tout le phénomène macropsychique du confinement sanitaire. Car, tout n’est pas psychopathologie évidemment.

Bénéfices secondaires du coronavirus et du confinement

Le Confinement contre la pollution et pour l’écologie

   Pour réaliser les principes de distanciation physique et de confinement, les transports publics et privés, le travail dans les entreprises autre que le télétravail, la production industrielle, le commerce, les événements artistiques, les migrations incontrôlées et le tourisme de masse ont dû soit s’arrêter complètement, soit diminuer de façon considérable. Comme résultat de cette situation inédite au niveau presque mondial, on a obtenu des bénéfices secondaires traduits dans la baisse impressionnante de la pollution et dans un épanouissement de la faune dans les principales métropoles.

   Malheureusement, l’homme occidental ne cesse de se couper radicalement de la nature et même de sa propre nature. Les normes sociétales appartenant aux nombreux et graves troubles de civilisation (Arce Ross, 2020) sont un exemple de la démixtion que l’homme bimillénial est en train de produire vis-à-vis de sa nature humaine. Cette dérive sociétale va inévitablement de pair avec la destruction massive qu’il opère dans la nature en général.

   Les bénéfices secondaires du coronavirus s’associent aux bénéfices secondaires de l’état de confinement. Ainsi, on a pu obtenir ces bénéfices directs et immédiats que le confinement mondialisé a produit sur la nature en quelques semaines à peine. L’homme macropsychique semble pourtant, pour l’instant, vouloir se réconcilier plus avec la nature qu’avec lui-même et avec sa propre biologie. Mais il n’est jamais trop tard pour faire des efforts vis-à-vis d’une nécessaire écologie psychique. 

Le Confinement contre le libertinage et pour l’amour romantique

   Nous savons bien que la plénitude amoureuse éclate de préférence devant la présence corporelle de l’Autre. L’actuel confinement permet ou oblige (c’est selon) les partenaires d’un couple confiné à approfondir et à ancrer leurs désirs amoureux dans l’échange permanent de l’intimité recluse. 

   C’est le cas aussi de quelques couples improbables ayant fait connaissance lors du confinement car involontairement confinés ensemble, comme des célibataires qui se retrouvent confinés dans un bateau clos, dans une colocation, dans une émission comme Loft story ou dans un hôtel en attendant leur rapatriement. C’était, par exemple, le cas de l’histoire du film Travolti da un insolito destino nell’azzurro mare d’agosto (en français : Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l’été) où un excellent Giancarlo Giannini joue le rôle d’un employé de maison se trouvant par hasard tout seul dans une île perdue avec sa patronne (Wertmüller, 1974). Un amour intense aussi bien qu’impossible éclate entre eux. Celui-ci est alors l’un des bienfaits du confinement entre hommes et femmes, célibataires ou pas. Mais, qu’en est-il des autres, notamment ceux confinés tout seuls ?

   Il est bien connu que chez certains couples, la présence ininterrompue de l’Autre peut dégénérer en frustration, en déception ou simplement en perte progressive de désir, alors que paradoxalement l’amour peut au contraire naître de l’absence. Et surtout de la privation. Le désir d’aimer se nourrit du manque, quel qu’il soit. Distance, nouveauté ou absence jouent parfois avec puissance dans la naissance de l’amour, de la même façon que l’obstacle stendhalien prime encore et toujours dans la cristallisation amoureuse (Stendhal, 1820).

   « Qu’importe le temps, qu’emporte le vent, mieux vaut ton absence que ton inconséquence, mieux vaut ton absence que ton impertinence, mieux vaut ton absence que ton incohérence, mieux vaut ton absence que ton indifférence » chantait Serge Gainsbourg dans Indifférente, dans son deuxième album (Gainsbourg, 1959). Sans doute, devant l’indifférence de la femme aimée, on peut souhaiter la présence d’un obstacle, d’une difficulté telle qu’une absence par exemple. Parce que l’amour, c’est connu, peut trouver une exaltation inattendue devant des obstacles comme une distance imprévue. En fait, dans ces cas, ça passe ou ça casse. Mais si ça passe c’est que c’est un amour que l’on peut vivre, à fond. Et si ça casse, ce n’est pas grave. On attendra le prochain confinement, le déconfinement prévu ou la prochaine déconfiture du coeur. Car, comme le disait Gabriel Garcia Marquez, dans El Amor en los tiempos del cólera, il est plus facile « de contourner les grandes catastrophes conjugales que les minuscules misères de tous les jours » (García Marquez, 1985).

   C’est ainsi que j’ai suivi des patients et accompagné des gens qui, en période de confinement, ont rencontré ou retrouvé quelqu’un vis-à-vis de qui un sentiment amoureux, progressivement lumineux, a émergé ou repris. Loin d’être traduite en frustration passivante, la privation sexuelle est devenue un moteur érotique aussi bien qu’une transition de la consommation libertine vers l’amour romantique. D’ailleurs, dans sa version romantique, l’amour naissant peut sans doute être une excellente réponse à l’angoisse de mort.

Le Coronavirus contre le narcissisme et l’infatuation

   La pandémie nous met tous devant un autre axe de relation que celui imaginaire, inter-agressif et narcissique. Comme toutes les catastrophes macropsychiques, le Covid-19 nous montre que l’essentiel n’est ni l’hyper-consommation ni le pouvoir de l’argent ni encore le pouvoir tout court, mais bien le retour aux valeurs humaines. Le coronavirus est, à cet égard, un véritable agent conservateur. Mais, conservateur de quoi ? Conservateur de la vie et des valeurs fondamentales de civilisation.

   Dans cette période hyper-scopique, où ce qui prime dans la relation aux autres est le visuel, l’auto-portrait tous azimuts, le faire semblant, le paraître, le sentiment d’appartenance plus que l’appartenance elle-même ou l’identification en lieu et place de l’identité d’origine, le coronavirus nous impose des masques. Ce terrible sacré sans visage nous confine derrière les voiles chirurgicaux ou derrière des portraits au FFP2, derrière les murs de nos maisons et même, à l’extérieur, derrière les murs intimes des gestes dits “barrière”. On crée des murs de l’intime partout et personne n’a l’air de s’y opposer. On en redemande même, alors qu’il y a peu on se plaisait à imaginer un monde sans frontières, un vaste territoire communautaire, un grand terrain de jeu pour les multiples jouissances mondialisées.

   L’effet inverse est maintenant possible parce que l’homme narcissique de notre époque, léger, trop bien adapté à un monde à l’envers et jouissant à tort et à travers de multiples phénomènes identitaires a fini par être nettement arrêté dans sa course par une autorité supérieure. Il s’agit d’une autorité qui n’est ni politique ni administrative ni vraiment sanitaire, mais une autorité se dégageant d’un suprême Interdit non négociable. Cet interdit est in fine guidé par la menace d’une mort en masse et à l’aveugle. Pour une fois, ou on se tient à carreaux ou on crève. Et cela, indépendamment de la volonté de n’importe quelle idéologie, religion ou croyance superstitieuse. Plus forte que tout, il s’agit d’une menace de castration macropsychique.

   Une telle autorité en provenance de l’Autre de la mort fait Loi par dessus les lois de la cité. Elle fait Loi par une rencontre directe avec le réel et non pas, comme on y était habitué, avec l’imaginaire ou le symbolique. Elle fait Loi par une nécessaire assomption de la frustration et de la privation à l’égard de la jouissance, mais au profit d’un retour aux valeurs essentielles de la vie familiale, conjugale, intime. Elle fait Loi en imposant un retour aux valeurs fondamentales du lien de civilisation.

   C’est par là que, devant la possibilité de rencontrer sans préambule l’Autre de la mort, le sujet de l’infatuation traverse des nuits peuplées de cauchemars, lesquels sont pour la plupart des rêves de castration. Et tout d’un coup, l’existence sociétale se cogne contre la limite indépassable de son démenti du réel. Mais c’est par là aussi que le sujet identitaire, narcissique ou infatué, ou les trois, peut rencontrer le salut s’il ouvre son imagination à la mise au travail de ses projets personnels ou professionnels. À condition toutefois qu’ils l’éloignent de son aliénation vis-à-vis de la jouissance identitaire de notre civilisation.

Le Coronavirus contre le genre et pour la différence des sexes

   Un autre des bénéfices du coronavirus est le fait qu’il ne reconnaît pas l’idéologie du genre, mais bien la différence des sexes. Peu importe qu’un homme se sente de l’Autre sexe ou croit au fond de lui-même être une femme et agisse comme telle. S’il est infecté par le virus de 2020, il aura statistiquement un risque beaucoup plus important qu’une femme de mourir des complications d’une comorbidité que le virus peut déclencher. En contrepartie donc, peu importe si une femme se sent homme ou croit en être un, elle risquera de mourir en proportion beaucoup moins qu’un homme si elle est infectée par le virus de 2020. Plusieurs études faites en Italie, en Chine et en Corée du Sud le montrent.

   Selon les autorités sanitaires italiennes, le taux de mortalité pour les hommes est de 72%. « Les autorités sanitaires italiennes ont rapporté que parmi 13 882 cas de COVID-19 et 803 décès entre le 21 février et le 12 mars, les hommes représentaient 58% de tous les cas et 72% des décès. Les hommes hospitalisés avec COVID-19 étaient 75% plus susceptibles de mourir que les femmes hospitalisées pour une maladie respiratoire » (Healy, 2020). Plusieurs recherches et enquêtes montrent des résultats similaires. « Chez les hommes, la mortalité [liée au CoViD-19] devient la plus élevée, à savoir qu’elle est de 7,2%, tandis que chez les femmes, elle est de 4,1% » (Onder, 2020). « L’une des caractéristiques les plus évidentes est que le virus affecte plus les hommes que les femmes. Dans la province de Bergame, 73,2% des personnes décédées sont des hommes et 26,7% des femmes » (Invernizzi, 2020). Selon l’European Centre for Disease Prevention and Control, les données italiennes corroborent les groupes de population à risque plus élevé de maladie grave et de décès liés au Covid-19. « Ces groupes sont des personnes âgées de plus de 70 ans et des personnes souffrant d’affections sous-jacentes telles qu’hypertension, diabète, maladies cardio-vasculaires, maladies respiratoires chroniques et cancer. Les hommes de ces groupes semblent être plus à risque que les femmes » (ECDC, 2020).

   En Chine, une vaste étude de la situation montre un risque de mortalité également très accrue chez les hommes. Elle serait de l’ordre de 65%. « Une analyse de toutes les études de profil de patients COVID-19 déposées en Chine de décembre 2019 à février 2020 suggère que les hommes représentent environ 60% de ceux qui sont infectés et tombent malades. Et dans un compte rendu détaillé de 44600 cas en Chine continentale le 11 février, le Centre chinois de contrôle des maladies a indiqué que le taux de mortalité chez les hommes avec des infections liées au coronavirus était environ 65% plus élevé que chez les femmes. Même chez les enfants de moins de 16 ans, le coronavirus peut affecter davantage les garçons que les filles. Dans un récent rapport sur 171 enfants et adolescents traités pour COVID-19 à l’hôpital pour enfants de Wuhan, 61% étaient des garçons » (Healy, 2020). Des résultats en provenance de Wuhan montrent aussi que ce sont les hommes qui ont un pourcentage plus élevé dans la distribution des Covid-19 selon le sexe, à savoir 60% (Li, Huang, Wang Yong-qing, Wang Zheng-ping, Liang, Huang, Zhang, Sun, Wang Yuping, 2020). Plus précisément, la majorité était âgée de 30 à 69 ans à 77,8%, était de sexe masculin à 51,4% et était composée d’agriculteurs ou de travailleurs à 22,0% (NCPERET, 2020).

   De leur côté, les épidémiologistes de Corée du Sud ont observé que si ce sont les hommes qui ont été les plus infectés à hauteur de 62% vis-à-vis des femmes, ils ont présenté un bien plus grand taux de mortalité qu’elles. Le taux de mortalité des hommes observé en Corée du Sud a été de 89% (Healy, 2020).

Le Coronavirus contre les addictions et pour le soleil

   En plus de ces bénéfices secondaires du coronavirus comme ceux de nous rappeler l’importance de l’écologie non seulement vis-à-vis de la nature mais également vis-à-vis de l’humanité derrière son image, de la valeur de l’amour romantique au lieu du libertinage aussi bien que l’importance de la sexuation et donc de la différence des sexes au détriment de l’idéologie genriste, d’autres bienfaits sont également à noter. Par exemple, une étude italienne a soulevé la possibilité que l’un des moyens de prévention contre le Covid-19 serait l’augmentation équilibrée de vitamine D. En d’autres termes, il s’agirait d’une nécessaire exposition adéquate au soleil.

   En effet, « sur la base de nombreuses preuves scientifiques et épidémiologiques, il semble que l’atteinte de niveaux plasmatiques adéquats de vitamine D soit d’abord nécessaire pour prévenir les nombreuses pathologies chroniques qui peuvent réduire l’espérance de vie des personnes âgées, mais aussi pour déterminer une plus grande résistance à l’infection par COVID-19 qui, bien que comportant moins de preuves scientifiques, peut être considérée comme plausible. Cette compensation peut être obtenue d’abord avec une exposition adéquate au soleil » (Isaia & Medico, 2020). Ces chercheurs italiens considèrent également que l’exposition équilibrée au soleil, et donc à la vie dans ce qu’elle a de plus naturel, devrait être une partie de la thérapeutique pour les sujets déjà contaminés.

   Enfin, un autre bénéfice secondaire de l’association entre coronavirus et confinement est la mise en exergue des ravages du tabagisme, de l’addiction au cannabis et de l’alcoolisme. Les mises en garde de plusieurs pneumologues nous font penser que, pendant le confinement, c’est le moment idéal pour arrêter de fumer. Et pour pouvoir, après le confinement, pourquoi pas, interdire le tabac dans quelques espaces de rapprochement social tels que les terrasses des cafés et des restaurants, les parcs publics, les plages, etc.

   Pour le comité national contre le tabagisme, « “il est clairement démontré que les fumeurs présentent un risque majoré de contracter [le nouveau coronavirus] et de développer une forme grave de la maladie.” Le comité rappelle notamment que fumer altère les défenses immunitaires et les capacités pulmonaires. […]  “les particules présentes dans la vapeur exhalée par les vapoteurs infectés par le coronavirus sont potentiellement porteuses du virus.” […] “La fumée du tabac, qui génère des particules, est le premier polluant domestique en France, rappelle le pneumologue Jean-Philippe Santoni. Pour ce virus on en est encore au stade des hypothèses, mais si on se base sur ce qui a été observé pour d’autres coronavirus, il est possible que les particules puissent être vecteur du virus et favoriser sa pénétration dans les bronches” » (Frémont, 2020).

   Que signifient les recommandations d’être en accord avec la lumière du soleil et sur les dangers du tabac, du cannabis et de l’alcool ? Rien d’autre que le besoin urgent pour l’homme du XXIème de se réconcilier avec la nature, avec sa propre nature, avec le sexe auquel il appartient, avec l’hygiène, avec la vie et non pas avec ce qu’il croit être mais avec ce que naturellement il est, tout en acceptant pourtant ce qu’il manque à être.

Le Progrès humain lors des catastrophes macropsychiques

   Nous pouvons constater que cette crise sanitaire nous débarrasse de plein de biais inutiles qui encombraient notre vie quotidienne. En temps normal, celles-ci semblent inconsciemment exister pour apporter une sorte de tension nécessaire au progrès, même si cela fait perdre beaucoup de temps et d’énergie. En revanche, devant une crise inédite ou devant une catastrophe collective, le facteur anxiogène n’y manque pas et, pour cette raison, les choses inutiles n’ont pas lieu d’être.

   Nous savons qu’en temps de crise, les sujets les plus démunis sur le plan de l’assurance de soi, mais aussi ceux qui réfléchissent rationnellement sans prendre pour autant l’initiative du commandement, ont tendance à suivre ceux qui, prenant le leadership de la situation, réussissent à apaiser les facteurs anxiogènes du groupe. Une cohésion est presque naturellement ou spontanément constituée  au sein de l’idéal du groupe pour chasser les relations duelles fréquemment polluantes pour le collectif.

   Les catastrophes macropsychiques nous font vivre une série interminable de deuils anticipés. Ceux-ci sont une anticipation forcée ou spontanée, selon les cas, de la triade freudienne d’angoisse, douleur et tristesse. C’est par ce processus hyper-accéléré du deuil anticipé, voire de la résilience bien avant la fin d’un deuil, que le sujet macropsychique extrait le désir et la créativité du mouvement qui pourrait aller de l’angoisse à la douleur.

   Sans transition mesurée, à la hâte, l’angoisse macropsychique se transforme en désir de savoir et la douleur contenue se précipite dans une capacité créative sous la contrainte impérieuse de la privation et de la frustration. C’est ce que l’on peut appeler le travail ou plutôt la construction d’une oeuvre dans le sens d’Hannah Arendt (1961). Une création à partir de la perte y compris devant le risque d’une perte de soi. Mais le sujet macropsychique accepte de faire une impasse sur la tristesse — affect riche et oh combien créatif, mais immensément chronophage —, pour ajourner son explosion dans les petites joies quotidiennes du chemin de la découverte.

   Le sujet macropsyhique porte ses morts, y compris son propre cadavre potentiel, vis-à-vis duquel il ajourne un dénouement prématuré. Il travaille non pas contre la mort mais pour la vie, laquelle demeure comme un reste de l’opération de soustraction entre ce qu’il est et les morts qu’il porte. Parce que les morts que l’on porte nous montrent l’essentiel de nous-mêmes.

   C’est d’ailleurs cela que l’on doit suivre lors d’un deuil réussi. À savoir que le confinement tel que nous le vivons en 2020 nous fait vivre un deuil macropsychique. En ce sens que, comme dans tout deuil anticipé, nous sommes invités à suivre les éléments d’un deuil en peu de temps, c’est-à-dire sans doute l’essentiel, le pragmatisme et la simplicité

German ARCE ROSS. Paris, le 6 avril 2020

 

German ARCE ROSS Psychanalyste et psychologue clinicien. Docteur en psychanalyse, Docteur en psychologie. Psychanalyste membre Praticien de l'École de la Cause freudienne et de l'Association Mondiale de Psychanalyse.
Membre de l'Évolution psychiatrique.Ancien enseignant aux Universités de Paris X, Paris VIII, Rennes II ainsi qu'au Collège International de Philosophie.

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