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Le blog de Pierre Montmory

L'ÉTRANGETÉ DE L'ÉTRANGER

L'ÉTRANGETÉ DE L'ÉTRANGER

     À défaut de rendre soutenable l’insoutenable étrangeté de l’étranger, Tawhîdî posait que le summum de cet insoutenable survient « lorsqu’il [l’étranger] finit par se vivre étranger dans son propre espace, dans sa propre demeure, étranger auprès de sa famille et des siens ». Et j’ajoutais qu’à la fin du XXe siècle, cet insoutenable perdurait lorsque l’étranger finit par se vivre étranger dans sa propre culture, dans sa propre filiation, étrangement étranger dans et à son propre corps. Ne sommes-nous pas là près de l’expérience mystique ou de l’expérience psychotique, parfois nécessaire pour échapper à l’insoutenable ?

L’étrangeté de l’étranger

Par Abû Hayyân al-Tawhîdî

    « Où en es-tu d’un proche dont l’exil a perduré dans sa patrie et pour qui se trouvent réduits la chance et le lot en partage auprès de son être cher et de sa demeure ? Où en es-tu, toi, quant à un étranger qui n’a aucun accès à une patrie, ni l’aptitude de s’installer là où il se trouve ? L’étranger apparaît si pâle d’épuisement de par son retrait du monde, si courbé de tristesse, qu’il prend l’aspect d’une outre usée. L’étranger, s’il parle, c’est en discontinu et avec un fond de tristesse ; s’il se tait, son silence n’est qu’effroi et perplexité ; s’il se rapproche, c’est dans une proximité de soumission ; s’il s’éloigne, c’est dans la crainte ; s’il apparaît, c’est dans la posture de l’humilié ; s’il s’éclipse, c’est dans la souffrance ; s’il demande, sa quête ploie sous le désespoir ; s’il s’abstient, c’est que l’épreuve s’approche de lui ; le matin, s’il se réveille, c’est tout blême de tourments et de soucis ; le soir, il se trouve dépossédé de son secret par les événements qui disloquent son intimité ; s’il énonce, c’est dans la crainte ; s’il se tait, c’est dans la déception. Le voici dévoré par l’oisiveté, le voici tout entier, fané, desséché, flétri. Il n’aspire à la quiétude qu’auprès de quelques semblables pour leur dévoiler ce qu’il maintient caché en son for intérieur, pour se consoler en leur compagnie et se remémorer, en leur présence, son passé de souffrance. C’est alors qu’il déverse ses larmes dans l’assiette de ses joues, souhaitant se délivrer enfin de sa peine. Et l’on dit aussi que l’étranger est celui qui est délaissé par son être cher. Quant à moi, je dirais plutôt que l’étranger est celui que l’être cher fréquente, que l’œil du censeur épargne. L’étranger est celui que le commensal flatte, c’est celui qui se trouve de près hélé ; l’étranger est celui qui est tel dans sa propre étrangeté, celui que nul référent ne lie à un autre ; il est plutôt celui qui n’a nul droit à sa part de droit. Ô toi que voilà ! L’étranger, c’est celui dont l’éclat de la beauté s’éteint avec le déclin de son astre, c’est celui qui s’est éloigné de son être cher comme de ses censeurs, c’est celui dont paroles et actes deviennent étranges, c’est celui qui est devenu à jamais dans l’exil quand il part tout comme il revient, c’est celui qui devient étrange dans ses haillons comme dans sa vêture. Ô toi que voilà ! L’étranger, c’est celui dont rien que l’aspect énonce des épreuves qui se sont succédé ; c’est celui dont le front témoigne de sa lutte renouvelée contre les tentations ; c’est celui tel qu’en lui-même sa vérité s’estompe d’un instant à l’autre. L’étranger, c’est celui qui est absent alors même qu’il est présent ; il est celui-là qui se trouve présent au sein de son absence. L’étranger, c’est celui que tu ne saurais connaître si tu le voyais, c’est celui que, si tu ne le voyais, tu ne chercherais pas à connaître. N’as-tu pas entendu le poète dire : « Comment se consoler sans parentèle et sans patrie / Comment se consoler sans coupe et sans commensal / Comment se consoler sans le refuge d’un abri » ? Tel est l’homme atteint par l’étrangeté. Aussi a-t-il aspiré à une parentèle auprès de laquelle il trouverait bonne compagnie, à une patrie qui l’accueillerait, à un commensal auprès de qui il dénouerait son secret et ses doléances, à une coupe qui lui procurerait jouissance, à un refuge dans lequel il pourrait se lover. Quant à la description de l’étranger, il demeure enveloppé de toutes parts de tristesse et d’affliction, plongé dans un entrelacs de chagrins et de tourments, cela en lien avec tout ce qui est là de par sa présence et avec tout ce qui est là de par son absence. C’est l’étranger qui succombe de toutes parts sous la charge des épreuves quotidiennes, c’est l’étranger qui baigne dans la consternation et le regret envers tout ce qui est déjà passé et tout ce qui est à venir ; c’est l’étranger que le temps et l’espace ont dispersé jusqu’à la confusion entre toute personne de confiance et toute personne suspecte. En fin de compte, l’étranger est effondré par le sort des catastrophes et des désastres ; à travers sa stigmatisation, il est dégradé de son statut. Aussi s’agira-t-il d’une description que le calame ne saurait tracer et si l’on arrivait à faire apparaître une figure sur le feuillet, c’est le feuillet lui-même qui s’anéantirait. D’ailleurs, il est impossible d’énoncer les mots qui puissent le décrire. C’est qu’il s’agit d’une description de l’étranger qui ne porte pas de nom qu’on puisse énoncer, ni de figure propre qui puisse l’attester, ni de pli qu’on puisse étaler, ni d’excuse qu’on puisse l’excuser, ni de péché qu’on puisse lui pardonner, ni de défaut qu’on puisse masquer. L’étranger serait de l’ordre de l’innommable et de l’indicible. Tel pourrait être l’étranger qui ne s’est pourtant pas déplacé de son lieu de naissance et qui n’a même pas bougé de là où se trouve le souffle d’air qu’il respire. Et le summum de l’étrangeté de l’étranger, c’est de devenir étranger dans sa propre patrie, d’être éloigné et lointain alors même qu’il se trouve dans la plus grande proximité. C’est que l’objectif de ses efforts est d’oublier l’existant, de dénier le perçu et d’être exclu du familier, afin de rejoindre enfin celui qui le libérerait de tout cela par un don généreux, un soutien efficient, un lieu stable et un horizon à jamais ouvert. Hé toi ! Sache que l’étranger, c’est celui qui s’est abandonné aussitôt qu’il énonce le vrai. S’il appelle au vrai, il est muselé ; s’il cite pour cela une référence, on appelle au mensonge ; s’il témoigne de dignité, il est privé d’eau et de nourriture. L’étranger, c’est celui à qui l’on refuse de quoi subsister lorsqu’il le demande. Et s’il est chevillé par la maladie, nul ne lui rend visite. Que l’étranger soit gratifié ! Celui-là dont le voyage sans retour a trop duré, celui-là pour qui longues étaient les épreuves qu’il subissait sans avoir commis la moindre faute, son calvaire n’a de cesse de s’amplifier, sa souffrance de s’aggraver. Sache encore que l’étranger, c’est celui dont la parole n’est pas entendue lorsqu’il parle. Et si on le voit, personne ne se dirige vers lui. L’étranger, c’est celui qui ressent, lorsqu’il respire, la brûlure de l’affliction et du regret. L’étranger, s’il renonce à parler, est envahi par la tristesse et le chagrin ; l’étranger, c’est celui qui, lorsqu’il arrive à un lieu, s’en retourne sans que personne ne demande si personne ne lui aménage de place ; l’étranger, c’est celui qui n’obtient aucun don lorsqu’il demande ; s’il se tait, on ne l’aborde pas ; l’étranger, c’est celui à qui on n’adresse pas la formule « À tes souhaits » s’il éternue, et s’il tombe malade, nul ne s’informe sur son état. L’étranger, c’est celui devant qui l’on ferme la porte lorsqu’il entame une visite, et s’il demande l’autorisation d’entrer, on renonce à lui faire un signe qui puisse lui donner accès. Hé toi ! L’étranger est en somme celui qui, dans son tout, est affliction, accablement, et dans sa partie, éloignement et dissociation. C’est celui dont la nuit est désolation, le jour tourments, dont le déjeuner est tristesse et le dîner morosité. Ses opinions sont doxas. En compagnie, il est en discordance, seul il est à l’épreuve. Son secret est transparence, sa peur est patrie. L’étranger, c’est celui qui ne reçoit aucune réponse à son appel, celui qui respecte sans être jamais respecté. L’étranger est celui dont le sentiment d’étrangeté entraîne l’anxiété auprès de son entourage. Il vit une insoutenable étrangeté du fait qu’il perçoit son habit sécurisant comme disloqué. Et il éveille l’effroi et l’anxiété auprès de son entourage parce que le brûlent le ressentiment et l’affliction logeant au fond de lui-même. Hé toi ! Qu’importe tout cela. L’étranger est celui qui informe sur Dieu et appelle à Lui à travers son expérience par-delà le monde sensible. Mais en fait, l’étranger, c’est plutôt celui qui se consume à force de se remémorer Dieu et de Le prendre comme appui. L’étranger, c’est celui qui s’adresse à Dieu rejetant tout autre être que Dieu. L’étranger, c’est celui qui s’est offert à Dieu, ne s’attendant à rien d’autre qu’à Sa récompense. Hé toi ! Tu demeures en toi-même étranger. Tu demeures substantiellement étranger !

Abû Hayyân al-Tawhîdî

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