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Le blog de Pierre Montmory

LE CHANT DES RÉSISTANTES

LE CHANT DES RÉSISTANTES

LE CHANT DES RÉSISTANTES

Pour honorer la mémoire de femmes de combat.

Marie-José Chombart de Lauwe aujourd'hui, à l'âge de 91 ans : Elle est une rescapée. A 91 ans, Marie-José Chombart de Lauwe est une des dernières grandes figures de la Résistance encore en vie. La grande tombola humaine, cette injustice de la vieillesse qui accorde ou refuse quelques années de rab, en fait aujourd'hui une dame bien portante, incroyablement alerte quand tant d'autres n'ont pu atteindre ces rives lointaines de l'âge. Pourquoi elle ? Il n'y a bien sûr aucune réponse probante. Mais cette femme a appris à composer avec l'inexplicable, avec l'absurde. C'est la deuxième fois qu'elle se retrouve ainsi aux mains de forces qui lui échappent, confrontée à l'aléatoire, à l'arbitraire.

La première fois, c'était à 20 ans, à Ravensbrück. Elle avait déjà survécu à une cruelle loterie, celle de l'univers concentrationnaire. Des compagnes, parfois aussi jeunes et gaies, avec autant de droits qu'elle à profiter du temps, avaient péri, de la maladie, de la faim, de l'épuisement, du désespoir, de la schlague. Certaines avaient été victimes d'une humeur, d'une lubie, de ces gardiennes qui avaient le pouvoir absolu d'épargner ou de tuer. D'autres avaient vu leur sort scellé par un tri sommaire, injuste et décisif : une bifurcation dans la file les avait dirigées vers le laboratoire d'"expérimentation médicale", vers le bourreau ou, dans les derniers mois, vers la chambre à gaz. Quel pouvait être le sens de cela ?

Depuis soixante-dix ans, l'ancienne détenue ne fait que chercher la martingale de ce jeu de hasard. "Nous sommes là à un niveau de profondeur qui ne peut pas être atteint par l'Histoire, qui ne peut être exploré que par d'autres disciplines des sciences humaines", dit-elle. Elle sonde inlassablement le mystère concentrationnaire, sans trouver de clef définitive.

VIE EXEMPLAIRE

Marie-José Chombart de Lauwe est donc passée au travers des camps et des ans. Une telle fortune oblige. Alors, cette personnalité hors norme, cette héroïne, si les mots ont un sens, parle pour toutes les absentes. Elle parle pour celles qui n'ont jamais pu parler, qui ne sont jamais revenues du grand néant. Elle parle pour celles qui ont longtemps témoigné à ses côtés et se sont tues, comme des chandelles éclairant les consciences qu'on mouche une à une. Pour Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, ces deux personnalités entrent au Panthéon le 27 mai 2015, pour Charlotte Delbo, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Denise Vernay, Anise Postel-Vinay, qui auraient tout autant mérité cet honneur.

Un jour à Nantes, un autre à Grenoble, elle ne cesse de vadrouiller à travers la France, pour une conférence, une rencontre, un déjeuner-débat, une cérémonie. Le 29 avril 2015, elle a publié "Résister toujours" (Ed. Flammarion). Elle reçoit aussi dans son pavillon de banlieue dont l'aspect ordinaire dit en creux une existence exemplaire, faite d'autre chose que du goût du lucre. Présidente depuis 1996 de la Fondation pour la mémoire de la déportation, elle participe actuellement à un grand projet qui lui tient à cœur, "Femmes résistantes", un colloque qui se tiendra au Sénat le 27 mai. Presque chaque semaine, elle prodigue dans les écoles d'inestimables leçons de vie. Négligemment assise sur la table du professeur, la vieille dame redevient alors la gamine de 1940. A l'élu, à l'historien, au journaliste, au lycéen, à tous ceux qui veulent bien lui prêter une oreille attentive, elle décrit son combat, ses combats pour la liberté, car elle a soutenu tant de cause depuis soixante-dix ans.

FRISSON DU SACRIFICE

Par où commencer cette biographie immense ? Peut-être par cette photo sépia de Marie-José Wilborts, une belle jeune fille de 17 ans, à la bouille encore adolescente. On l'imagine légère comme son sourire, vaporeuse comme sa chevelure piquée d'une fleur, n'était ce regard à la fois clair et fixe, qui dit la détermination. Son caractère est déjà plus formé que son physique. Elle a pris une ferme résolution qu'elle résume aujourd'hui : "Je veux faire quelque chose de ma vie."

Née à Paris le 13 mai 1923, elle a suivi ses parents qui ont déménagé en 1936 sur l'île de Bréhat. Son père, Adrien, est un pédiatre engagé dans le mouvement social. Les bronches meurtries par les gaz pendant la première guerre mondiale, il a pris une retraite anticipée et souffreteuse, quitté les miasmes de la capitale pour l'air iodé de la Bretagne, dont il aimait peindre les paysages. Sa mère, Suzanne, est la sage-femme de l'île et, elle-même, une nature exceptionnelle qui fut infirmière près du front en 1914-1918. Très tôt, Marie-José se nourrit de grandeur, s'imprègne d'épique.

Un aïeul, Joseph Wilborts, a écrit en 1864 Les Héroïnes, qui raconte la lutte des Polonaises pendant l'occupation de leur pays par la Russie tsariste. En 1938, elle dévore La Guerre des femmes, où Antoine Redier décrit la résistance de Louise de Bettignies et de ses compagnes derrière les lignes allemandes en 1914-1918. Les deux livres sont là, sur la table, au milieu de mille papiers. Ils lui ont inspiré l'idée, le frisson du sacrifice. L'Histoire allait se charger de la mise en pratique.

Marie-José Wilborts : En 1940, elle est en première, à Tréguier, quand elle entend en classe le discours de capitulation de Pétain, prononcé le 17 juin. Fin août, elle passe les écrits de la première partie du bac à Lannion : la clique allemande joue dehors tandis qu'elle planche sur l'épreuve de philosophie qui a pour thème la liberté. Insupportable humiliation. Dès les premiers mois, tandis que la France reste abasourdie de sa débâcle et de sa lâcheté, elle participe avec sa mère à la création d'un réseau d'évasion vers l'Angleterre, baptisée La Bande à Sidonie. Ce croupion de résistance s'organise peu à peu, devient Georges France 31. Les militants exfiltrent des pilotes alliés abattus, et font du renseignement pour l'Intelligence Service. Ils sont une quinzaine de membres actifs, entourés d'une trame de complices. "Pour moi, il allait de soi de résister, de refuser l'Occupation. Je connaissais bien sûr les risques. Il suffisait de lire les avertissements écrits sur les affiches allemandes pour les mesurer."

RUSES ET SOLIDARITÉS DES RÉSISTANTS

Marie-José devient étudiante en médecine à Rennes, alors que sa famille vit toujours à Bréhat. Elle dispose d'un ausweis signé par la Kommandantur de Paimpol, qui lui permet de circuler entre l'intérieur des terres et la côte, déclarée zone interdite. Précieux sésame. Elle dissimule des plans et d'autres informations dans ses cahiers, les remet à d'autres résistants qui les font parvenir à Londres. Bien que malade, son père est également engagé dans l'action. Malheureusement, leur réseau est infiltré par un traître. Les arrestations se multiplient. Les sentences tombent.

Jean-Baptiste Legeay sera décapité à la hache à Cologne en 1943. Louis Le Deuff subira le même supplice dans le camp du Struthof, en Alsace. Louis Turban sera tué à son tour. Yves et Joël Le Tac sont déportés à Dachau, Jean Livinec à Mauthausen (les trois derniers survivront). La famille Wilborts a été identifiée par l'Abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande. Marie-José est interpellée à Rennes le 22 mai 1942, dans sa chambre de l'impasse Ferdinand. Elle joue les sottes, demande pourquoi on l'arrête. L'officier lui répond : "Vous le savez très bien." Elle comprend alors que sa vie bascule, tandis qu'on la pousse dans une traction noire.

C'est à Angers, puis à Rennes, qu'elle est emprisonnée. Elle subit les premiers interrogatoires, assise sur ses mains afin d'en cacher les tremblements. Transfert à la prison de la Santé à Paris : la Gestapo la prend en charge et l'interroge dans son repaire de la rue des Saussaies. Tandis qu'on la moleste, elle fixe le rayon de la lampe pour s'hypnotiser et se récite La Mort du loup, d'Alfred de Vigny. "Gémir, pleurer, prier est également lâche. / Fais énergiquement ta longue et lourde tâche / Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, / Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler."

Régulièrement, des prisonniers sont exécutés, ou partent vers un inconnu qu'on devine peu avenant. Marie-José Chombart de Lauwe raconte les ruses et les solidarités des résistants de la première heure, le stoïcisme de ces justes, qui se sont levés quand tout semblait perdu, fors l'honneur, et qui ont accepté un total don de soi. Dans ces geôles sordides, plus que les brimades, elle décrit les moments de grâce : "A la Santé, j'ai connu la grandeur humaine."

COMBAT VITAL

Elle se lie notamment avec France Bloch-Serazin, une juive communiste qui sera exécutée à Hambourg en février 1943. Marie-José Wilborts est finalement déportée, dans un convoi parti de Paris le 28 juillet 1943. Il comprenait 58 femmes, dont sa mère. En arrivant à Ravensbrück, elles croisent, interdites, des ombres qui rentrent du travail, corps squelettiques, figures à peine humaines. Elles ne savent pas encore qu'elles seront bientôt, à leur tour, ces mortes qui marchent. Déjà, elles n'existent plus. Elles sont affectées au bloc 32, où sont regroupées les détenues classées NN ("Nacht und Nebel", Nuit et Brouillard) qui n'ont droit à aucun colis, aucun courrier.

Commence le combat vital, l'ultime résistance contre ceux qui vous dénient votre humanité. Dans une boîte, la vieille dame a gardé de menus objets confectionnés à Ravensbrück. Un minuscule carré de tissu crème où ont été brodés son matricule (21706) et le triangle rouge des détenus politiques. "Un cadeau d'anniversaire", dit-elle. Là, une croix de Lorraine et une hermine bretonne, plus petites qu'un ongle, ont été sculptées dans des interrupteurs chipés dans l'usine Siemens, où les prisonnières s'éreintent. Elle saisit entre ses doigts un chapelet fabriqué avec des gaines électriques. Ces infimes larcins se sont faits au péril d'une vie. Ils sont autant de victoires contre ceux qui vous ravalent à l'animalité. "Nous essayions de rester des êtres pensants", résume la rescapée.

Elle parle de ses compagnes de Ravensbrück, Polonaises, Ukrainiennes, Russes, souvent plus mal loties encore. Le camp compte 8 000 Françaises. Parmi elles, Germaine Tillion, croisée une première fois à Fresnes, la tête serrée dans un éternel turban. "Une femme avec un humour énorme. Elle nous faisait rire de nous-mêmes. Elle écrivait sur des petits papiers des saynètes remplies d'autodérision." La mère de Germaine, Emilie Tillion, sera gazée juste avant l'évacuation du camp. Denise Vernay, la sœur de Simone Veil, anime la chorale clandestine. Comment oublier l'inexpugnable force de Mila Racine, tuée dans un bombardement allié alors que les déportées étaient transférées à Mauthausen ?

TENSION EXTRÊME

Il y a encore et surtout Marie-Claude Vaillant-Couturier qui témoignera, poignante de dignité, lors du procès de Nuremberg, de tout ce qu'elle vit. Les noms, les images défilent. Régulièrement, les détenues les plus affaiblies, jugées trop vieilles ou malades, sont emmenées. Il ne fait aucun doute sur le terme du voyage. La hantise est d'échapper à ces "transports noirs", ou de ne pas finir "lapins", surnoms des malheureuses utilisées pour des expérimentations par le docteur Karl Gebhardt.

Marie-José Wilborts sonde bientôt les tréfonds de l'horreur. De septembre 1944 à mars 1945, elle est affectée à la Kinderzimmer. Là sont entassés sans soin les nouveau-nés des déportées arrivées enceintes à Ravensbrück. La jeune femme est totalement démunie. Sur les 500 bébés, une quarantaine seulement survivront. Elle décrit les petites agonies, le désespoir des mères. On descend d'une marche dans l'enfer et, en même temps, on découvre l'incoercible âme humaine. Bravant tous les périls, des femmes volent du lait, des médicaments, dérobent des gants en plastique pour confectionner des tétines.

Le calvaire de Marie-José Wilborts a nourri un récent et poignant roman de Valentine Goby, Kinderzimmer. En mars 1945, en raison de l'avancée soviétique, les déportées sont transférées à Mauthausen, un camp jusqu'alors masculin. Le 22 avril, les prisonnières sont prises en charge par la Croix-Rouge. Marie-José Wilborts est évacuée dans les dernières, avec sa mère, tandis qu'elle voit des files d'hommes poussés vers les chambres à gaz. Une nouvelle fois, pourquoi cette iniquité ? Le trajet vers la frontière helvétique dure trois jours, dans une tension extrême. "Assommée, vidée", elle arrive en Suisse, puis passe en France. A l'Hôtel Lutetia, les Wilborts sont assaillies par des familles qui quêtent des informations sur leurs proches. Elles cherchent aussi des nouvelles d'Adrien, apprendront que le père est mort à Buchenwald en février 1944. Les deux survivantes reviennent à Bréhat, où elles sont accueillies par le maire "au milieu des flonflons", le 8 mai, jour de la victoire.

Au retour de la guerre, en 1945, Marie-José Chombart de Lauwe a le sentiment que son histoire n'intéresse personne. Depuis, elle va à la rencontre des gens pour témoigner. Mais très vite, Marie-José se sent déconnectée. Leur histoire n'intéresse pas. Ont-elles seulement envie de la raconter ? Comment faire comprendre quoi que ce soit à ceux qui se lamentent : "Ici on a été si malheureux !"? Comment partager ses douleurs profondes avec des jeunes filles de son âge qui n'ont en tête que de se complaire dans les superficialités de la paix retrouvée ? Une dame du monde refusera même de la recevoir lors d'une soirée, redoutant cette rescapée qui portait peut-être en elle Dieu sait quoi. Cette bourgeoise n'avait pas totalement tort. « Nous ramenions des milliers de morts avec nous."

Quand elle se regarde pour la première fois dans une glace, Marie-José Wilborts est "heureusement surprise" par son état physique, ravie d'avoir gardé ses beaux cheveux d'avant. Mais elle s'effraye aussi. "Je portais la mort dans mon regard." Faute de dire, elle écrit, "tout de suite, comme une thérapie et un devoir moral". Ces souvenirs ne paraîtront qu'en 2000, sous le titre Toute une vie de résistance (éd. FNDIRP). "Avant cela, personne ne les avait lus, sauf mon mari." Avec le sociologue Paul-Henry Chombart de Lauwe, rencontré à l'automne 1946, elle aura quatre enfants. Elle cite Geneviève de Gaulle-Anthonioz : "C'est en donnant la vie que la vie nous a été rendue."

SIGNAUX D'ALERTE

Avec avidité, elle reprend ses études de médecine, puis se lance dans l'anthropologie, l'ethnologie. En 1954, elle devient pédopsychiatre à la Pitié-Salpêtrière, défend notamment les enfants inadaptés. Avec son mari, elle ne cesse de militer. La guerre d'Algérie la fait ainsi réagir. "Quand j'ai vu les premières arrestations de gens d'Afrique du Nord, collés les mains contre les murs, quand j'ai connu les premiers rapports de la Croix-Rouge sur la torture, il fallait que je dise non !" Elle manifeste sur les Champs-Elysées, est embarquée par les CRS et interrogée par la DST. "Le policier a tenté de m'intimider, de me bourrer le crâne. Je lui ai répondu : "Moi, on ne me la fait pas". Il a cédé : "Fichez le camp !" .»

Marie-José Chombart de Lauwe s'engage au sein de la Ligue des droits de l'homme et soutient les Mères de la place de Mai, durant la dictature argentine. Dès la fin des années 1960, elle constate la remontée de l'extrême droite, ausculte avec inquiétude ce retour, publie des livres de mise en garde sur cette mouvance ou sur les mouvements intégristes. Ces investigations ne plaisent guère. Dans les années 1980, des cambrioleurs fouillent son pavillon et laissent deux couteaux à découper sur le lit. Hier proche du PS, la militante humaniste suit toujours la vie politique "mais avec désolation". Ce qu'elle décèle dans la société l'inquiète. "Je ne veux pas établir de parallèle avec ce que j'ai connu dans les années trente, mais je vois tout de même des signaux d'alerte." Elle veut se rassurer. "Il y aura toujours quelques individus capables de se lever et de modifier le cours des choses."  Marie-José Chombart de Lauwe fut de cette poignée.

Benoît Hopquin

 

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