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Le blog de Pierre Montmory

À L'ADAB

À  L'ADAB

À L’ADAB

 

J’écris mes vers à pieds

La Terre roule sous mes souliers

La houle d’un vin coule d’un moule à lettres

 

Je sens l’évidence qui va naître

J’ouvre les rideaux à la vedette

Elle lance son premier geste

 

La chanteuse reste muette

La bouche ouverte

Le vent souffle la fin

 

D’un vers qu’elle renverse

La créature hurle au vent

Sa douleur son tourment

 

Alors je fredonne en marchant

Un air du temps mauvais

La voix cassée d’un rossignol

 

Sur une pierre du désert

Se chauffe un serpent

Mon ombre passe

 

Je n’arrête jamais

Jusqu’au suivant

Qui mangera mes vers

 

La mort en cheminant

Relève les gisants

Mon cœur chante

 

Debout et en route

Sur l’île tranquille

Va éternellement

 

Je suis né trouveur

Et bon enfant

Pour filles de chœur

 

Je vais à l’adab

Faire mes politesses

Au diable les compliments

 

Mes mains caressent

Le roseau du calame

Que le jour a blessé

 

Pierre Marcel Montmory trouveur

 

+

     À Babel,

     À l’adab,

     Adieu !

     Adalbert Gaufiloys, le vieux trouveur, s’était retourné sur nous alors qu’il reprenait la route dans le couchant du Soleil :

     À Babel,

     À l’adab,

     Adieu !

     Sans qu’une ligne fut tracée il avait arpenté de son souffle le cercle de notre communauté et chaque vers avait exprimé un sentiment dans son entier.

     Était-il à cours de provisions ou allait-il trouver une nouvelle inspiration dans le prochain jour qui s’annonçait déjà ? À la fin de cette nuit où sa parole nous avait abandonnés à notre destin silencieux ? Nos oreilles encore pleines du bruit de ses syllabes de pierres forgées au feu par ce maître de vie dont les vocables emplissaient nos têtes de mots nouveaux que les anciens buvaient à sa bouche comme des élixirs de jeunesse ?

     À Babel,

     À l’adab,

     Adieu !

     Adalbert Gaufiloys, il repasserait par ici dans une éternité, ni plus ni moins, comme lorsque nous disons à la naissance de chaque enfant qu’il est un nouveau monde au monde !

     À Babel,

     À l’adab,

     Adieu !

 

   Seule la vague et seul le vent sur le rocher de la Terre.

   Ma marche rapide détourne mon chagrin et l’inquiétude s’éloigne.

   Combien de pas encore pour retrouver mon calme.

   Le jour éblouissant rudoie mes nerfs.

   Le fracas de la mer se mélange à l’eau salée de mes larmes.

   Le vent mugit et m’asperge d’embruns.           

   Mon cerveau bouillonne de mon sang.

   Noyé dans la brume, je serre les poings en appuyant ma marche; et je tire l’horizon à moi, vers la clarté du Soleil.

   Je laisse là la mer et gravis la dune.

   Le sable collé à ma silhouette flageolante, je ramène à moi mon ombre qui ne me cède aucun pouce de terrain.

   Ma marche pénible me charge une lourde fatigue sur le corps.

   Je rage. Je grince des dents.

   Des rayons de lumière blanche, et dans ma main la main de mon enfant qui rit, et alors, je suis dans les pensées d’une femme, et puis, avec des amis qui m’espèrent.

     Pourquoi ai-je toujours du chagrin et pourquoi cette fièvre chaque fois que je me vois seul.

     Ma voix me parle, mes yeux me voient, mes oreilles m’entendent, ma peau me touche, mon nez hume mon odeur.

     Ivre de joie et de chagrin mêlés, ayant bu sucre et amertume, j’ouvre mes bras, mon sang se calme.

     Le chagrin derrière moi. La joie libérée. Rien d’autre.

     Je mesure mes pas dans ma tête et mes pieds me racontent tout ce qu’ils peuvent tirer du sol.

     Tombé, le vent me relève; debout, la vague me ramène vers le rocher de la terre, ou alors la mer m’enlève.

 

     Que d’épines dans la braise quand la peau découvre la chair et que les os flambent pour allumer le sang. Et que la moelle bout jusqu’à ce que toute parole soit fondue dans le moule creux de la  souffrance. Et qui délivre un atome de joie. Et qui fera naître le  sentiment dans un cœur raisonné.

    

     Assis sur le rocher, je me suis laissé aller. La mer m’a rappelé à sa marée entêtée, et son eau m’aurait engloutie si je n’avais pas bondi pour rejoindre la rive et y planter mes deux pieds et reprendre ma marche. Je tangue, saoulé par l’averse de brume affolante dont j’ai bu de fortes gorgées.

 

     Je n’écris pas encore, je serre les dents. Je regarde au loin dans la brume de l‘inconnu, ma présence dans cette lumière, le jour me brûle en dedans. Il y a quelque-chose d’obscur derrière moi, le passé qui ne peut me dépasser. Je respire mes émotions à fleur de nuit.

     Là-bas,  est-ce la porte ouverte du camp que laisse ouverte le rêve impétueux de l’amoureux ? Dois-je attendre que les bras parents de mon être possèdent un laisser-passer ? Où fuis-je à toutes jambes loin des tortures ? Enveloppé du drap de ma peau, en route, je m’écarte des miradors. J’avance, toujours j’avance, tant que je peux marcher, le danger ne me rattrape pas.

     Et puis je rejoins l’ami qui m’ouvre sa porte et nous ne sommes plus qu’une parole. À côté de mon chemin, se révèlent les abîmes de la trahison. Ici, je ne suis personne, seule mon idée peut entraîner des suiveurs dont j’ai peur qu’ils ne soient de la racaille à profiter des survivances.

     Je ne survis point. Mon cœur bat ma volonté calme. Le courage d’aimer met mes sens en alerte et, à l’instant, l’émotion du voyage prévient mon intelligence, de mon point d’ancrage dans cette vaste existence terrienne.

 

     Je suis ce petit enfant qui attend son père à la sortie du camp. Je suis ce petit enfant qui attend sa mère de l’autre côté de la frontière.

 

     Une vague soustraite à la mer a frappé le rocher et une pierre a roulé sur le sable mouillé. Je suis cette pierre. Une pierre de rêve, un morceau d’étoile dans le lit du dormeur. Et qui me trouvera au réveil aura la surprise de la joie, et moi, moi, je retournerai dans le flot des larmes pour me ressourcer de bonheur. Le bonheur de pleurer parce que j’ai la vie et je suis encore.

 

     Mon enfant me tire la main. Papa, on mange jamais ? Je sursaute. Sa jolie voix me transporte dans un autre rêve et son interrogation est un cadeau au réveil. Je vois jour. Mon enfant s’appelle Jour. Il est le  présent. Papa, j’ai faim. Je ris en aspirant une bouffée d’air frais. Et je vois dans le visage du jour, le regard sérieux de mon enfant. Lui, n’a pas envie de rire, il crie : j’ai faim ! Je le prends dans mes bras et traverse la brume.

 

     Le vent caresse de sa main douce les mamelons des roches. Qu’aurai-je fait au miroir pour qu’il grimace ? Mon enfant rit sur mes épaules. Hue, papa cheval. Je grimpe la rive joyeuse. Nous accostons sur le quai de la joie. Les voiles de la mer s’affalent dans le bruit du vent tendre. Notre maison sourit entre le café-épicerie de chez Gronjean et la vitrine rêveuse de l’armateur Pérol. La voix de ma femme Dihya charme le présent et j’hume le parfum d’écume d’une bonne soupe.

     Wanka dégringole de mes épaules et court vers la porte qui s’ouvre sur le tissu d’une robe coloriée d’azur. Maman sert l’enfant contre elle. Ses mains parfaites à plat sur le dos de notre fils, et ses yeux qui caressent les miens mouillés de fièvre amoureuse. Je rentre et l’embrasse du bout du bec. Mon cœur chante et ma faim m’accompagne.

 

     Arrivé à la maison des étrangers, en toute détresse, après plein d’épreuves, l'étranger n'a pas d'identité, mais le courage d’aimer le poète savant et l’eau des rochers.

 

     À notre Dame des Ruines, sculpté dans la pierre, le masque des tyrans du coupe-gorge de la rue au Pain, près de la prison de la nation où la parole vole au vent la vie, la jeune fille à la rose porte le bâillon des poètes et dans sa  langue elle est le chiffon rouge.

 

     Mais, les idées sont des asiles; le présent de la mort - contre l’amour insolent et la beauté consolée par un poème.

 

     À l’aube d’une nuit de comédie, il s'agit de penser les États comme des commissariats, avec l’orgueil des fiers, le rire du néant et le feu des étés.

 

     Qui a le courage d’aimer la tragédie des peuples est à Paris, la capitale des stupéfactions et des étrangers. Car les pays sont dans les rêves du savant et du poète qui vont, le cœur en paix, seuls.

     Le temps n’est plus, l’éternité oui.

     L’esprit d’un côté et le corps de l’autre déchire l’idiot.

     Cœur de chair et de pensées.

     Mon corps est mon pays cultivé par mes soins.

     Mon journal ensoleillé même les jours gris est un parterre de pensées vivantes tournées vers le ciel, ballotées par le vent, abreuvées d’eau et nourries de mystère.

     Les feuilles de mon journal se détachent du corps de mon arbre penseur saisonnier et sur ces feuilles sèches qui auront abreuvé toute soif, l’encre y dépose des récoltes innombrables.

 

     La misère abandonnée.

     Exilé sur les trottoirs, je vais par les rues, porter mon dévolu, jusqu’au soir où j’aurai vu, ce qui est à voir, sur la terre et dans les nues.

     J’ai loué la demeure d’un seigneur, le prix hier plus bas qu’aujourd’hui, mais je vis sans dette car j’ai choisi d’être libre.

     Je paie en sang mon permis de circuler à l’abri du remord, les villes bavardes pourraient m’absorber dans leur ombre sans fonds.

     Je n’ai pas le regret de m’absenter de l’ordre des choses classifiées, vous ne me retrouverez dans aucune case je ne fais jamais d’encoche.

     Le bonheur à mes pieds, je marche en frôlant les malheurs, ma chance est un bâton de vieillesse taillé dans le cœur d’un arbre fruitier.

     Je m’appuie sur mon corps, ma mie danse à mes côtés, ma mie c’est mon pain quotidien, dur comme les murs des villes ou fraîchement pétri à la source des aubes.

     Je travaille avec mon cœur, l’amour bat mon sang, la rage court, et la paix rage.

     Ma mie s’appuie gentiment sur mon épaule, mes lèvres se mouillent, du coin de mon œil j’aperçois son rictus moqueur, ma mie se moque de moi et de mes ruses, puis elle me donne un baiser chaud, je la renverse par la taille.

     Je bande tous mes vers pour rimer avec elle, elle, la chanson qui naît sans peur.

     Dans ma peau aime la vie, et la mort attendue patiente au rythme de l’éternité.

     J’ai le temps, le temps c’est nous, le temps c’est elle, le temps c’est moi.

     Je n’ai pas dit son nom car elle change tout le temps.

     Je dois courir avec elle, je ne regarde pas en arrière, le présent en cadeau m’est offert.

     Aimer sans raison, bénéfice de mon intérêt, gain innombrable, coupe pleine, ivre d’elle, la vie : je ne dirai pas son nom du moment que je le sais.

     Et je vais, par les ruines du futur, ramasser des pierres encore intactes pour les échanger contre le boire, le manger, l’habit, le sommeil, la sécurité des murs.

     Mais je ne m’enivre qu’à la source d’une femme dont je tais le nom pour la protéger des envieux.

     Mais je parle avec les amis de la nuit, anonymes amoureux de leur vie.

     La lumière de la force terrorise l’innocente créature.

     La force de la lumière allume l’incendie de la vie sacrée.

     Garde ton eau, ami, et partage ta soif !

     Nous sommes si peu riches à éclairer le monde d’une saine lumière, passionnés, dussions-nous tenir fermement nos chandelles.

     Nous sommes si nombreux, forts, à ignorer la vie d’une fausse vérité, soumis à l’abandon, dussions-nous détester férocement nous-mêmes.

     Alors, je dis non et le répète à l’infini, pour voir si l’absolu me répond.

     Mais non, le non est commun à toute extrémité.

     Le non, vrai silence, le non terrible pour la science.

     La science observe le bruit des mondes.

     Le cœur des poètes se prélasse sur l’onde.

     L’univers infini, chaos harmonique du poème, où je mets ma prose au défi, moi-je, prétendant à la muse.

     Occupe bien ta paresse tout le long des trottoirs et que le monde ne te change pas dès le seuil.

     Trouve tes portes et entre, sans peur.

     Le vent joueur te met en carte, alors, rire pour pleurer ou pleurer pour rire, tu te choisiras toi-même, beau temps ou tempête, sinon ce sera tant pis.

     Rayon de soleil au cœur d’un jour gris ou goutte de pluie un jour de soleil, je chante.

     Ma muse me souffle son vrai nom, je prends ma plume pour lui écrire les mots d’un génie.

     Vogue les caresses sous elle sur moi de tendresse rebelle, ma mie m’a appelé tant mieux.

     Après la dernière vague, la rumeur continue, je tire sur la corde, mon malheur est rompu, j’hisse la voile et me mène à toute joie vers des  inconnus.

 

     Entre les feux.

     Exilé sur les trottoirs, véritables galeries d’art populaire, je longe les commerces quêteurs qui exposent dans leurs vitrines les artefacts des prétendants à la renommée avec leurs faces maquillées.    

     Sans avoir aucun, je ramasse les vraies richesses éparpillées dans les rues, grands musées de la vie en marche, où le vent colporte les modes en parfums bruyants.

     Et je risque de me cogner à des épaves étalées sur le béton, des gueux stationnés là inspirent la pitié à des bourgeois proprets qui font l’aumône à la tyrannie.

     La ritournelle du peuple désuni chuinte d’un accordéon pulmonaire et la voix rouillée d’une Cosette gratte la ferraille tombée dans sa main tournée vers le ciel.

     La pauvrette pousse sa goualante aux chalands indifférents et des fois, un bienfaiteur lui glisse un billet à l’odeur du pain, ce qui inspire un trémolo à l’accordéon, la voix pleine de notes étranglées par la manne renouvelée de la providence.

     Parce que le pain de l’injustice semé à même le bitume, par la main qui prend sans donner, est une pierre dans la fronde de l’humilié.

     Les mains de l’oppression défenestrent les feux et les marâtres les éteignent avec des crachats.

     Des naufragés errent aux carrefours et ne savent vers où aller, contre, ou pour.

     Qui est tombé sans avoir été vu n’aura jamais eu de nom.

     Qui s’est levé, débarrassé du manteau de sa misère, pour porter secours à la dignité ?

     Qui nomme l’éternel absent quand les cœurs flanchent une fois le ventre plein et sa propre misère distraite ?

     Qui servira le premier étranger arrivant et qui protègera le dernier poète savant ?

     Qui mourra de vivre, vivra de naître, ignorant la peur ?

     La ville la nuit est plus claire que le jour.

     Le jour sombre dans une nuit qui ne finira qu’avec la force.

     Ma mie m’a cueilli un rayon de soleil et l’a piqué sur mon cœur. Malgré la faim et toutes les heures, notre désir est satisfait de notre bonheur, le bonheur de se rappeler le travail.

     Mon amour, ma vie et moi, avons le virus du bonheur et vous l’attraperez si vous avez bon cœur.

     Entre les feux passe le flot régulé des éternels migrants, d’un trottoir à l’autre comme entre des quais, ils vont malgré eux comme si la chance existait.

 

     Les ombres gardiennes de mémoires.

     Derrière les cartes postales il y a le timbre de son état collé avec la salive de sa langue, l’adresse maladroite de son périple, et quelques traces de sa main écrites en témoignage.

     Il y a aussi un désert de la taille d’un humain, un humain qui peint  un nuage triste dans un ciel désolé, dans le vent inutile pour féconder l’absence.

     Il y a lui aussi, un enfant de cinq ans, déposé par une main inconnue sur les marches de la sociale. Un rayon de Soleil resté allumé éblouit son regard. Dans son ombre, son corps emballé dans un chiffon blanc frémit, et la bouche neuve de cet enfant embrasse l’air de l’aube qui pointe ses jupes, tandis que de la nuit les yeux de l’enfant semblent rire, rire joyeux.

     Malheur à celui qui, joyeux va son chemin sans qu’il ne lui fut jamais utile d’avoir un but pour aimer pour aimer. Alors il va sans nom non-plus l’enfant qui est grand par le chemin. Mais les hommes armés par le nombre et pauvres de nom lui feront subir les pires avanies s’il se montre bel amant.

     Derrière les cartes postales le décor est une toile peinte crevée d’azur avec un petit nuage blanc au-dessus et, au-dessous, sur la terre torturée, le visage de la désolation à genoux devant ses bourreaux.

     Sans-nom et n’avoir-pas semble le meilleur état pour la nature généreuse et dépensière. Nos enfants s’appellent par mélodies. Leur nom de famille reste secret. Les animaux le savent en naissant. Tous ont un chacun au meilleur de ses dons, que la nature entend.

     Qui a pris la photo du paysage en a fait un fantôme tel dans le miroir se complaît les visages. La terre reste à tes pieds et le ciel sur ta tête. Comme toute chose ici. Les cartes postales sont du même ennui que les drapeaux torchons au vent.

     L’aube avance et tire le jour par la main. La nuit est couchée. La mer du ciel ronchonne, le bébé d’argile biberonne, le berger de tout fredonne. Oui, ma mie, ma mie – mon pain, je dis oui, et tu danses au son de ma flûte, tu soulèves ta robe, tu rends jaloux le loup.

     Je n’échangerai pas mon bonheur.

 

Pierre Marcel Montmory trouveur

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