COMPLAINTE DE BAYA
Baya est mortellement seule
Sur la montagne enténébrée
L’astre s’est éteint
Son ardeur a eu raison de son génie
Baya geint d’un noir chagrin
Sur la margelle de la fontaine tarie
J’ai soif Mère-Montagne
De partout la canicule m’épie
Tour à tour meurent tes Oliviers
Amrouche Feraoun Mammeri
Et sur moi retombe le faix de fer
Las tes friselis d'argent
Où étancherai-je ma soif d’enfer
Qui m’assèche la moelle et le sang
Et m’entrave toute évasion
Baya se démène ô peine amère
Son œil cherchant vainement
Dans le silence lugubre des hauts et des bas
Des versants de schiste et de calcaire
Où vidés de leur sève ô misère
Se lamentent lentisques et genêts
Sur eux a déteint l’effroi de Baya
À jamais son Faucon a replié ses ailes
Lui qui lui insufflait la vaillance
Pour que l’envol de pagne berbère
Pût flotter et balayer les dogmes ankylosants
Indicible solitude de l’héroïne folle
Baya erre seule sur les crêtes de neige et de vent
Noyée dans un tragique crépuscule
Elle qui avait défié les périls
d’une immémoriale nuit
Baya erre seule parmi les chênes d'Ikoussa
Folle d’amour de révolte et de chagrin
À chaque bosquet elle voit le Faucon de gloire
Et son fameux rêve prémonitoire
C’était lors de sa baignade de jouvence
Que sa fiole de khôl a noirci la rivière
Et que la suie a recouvert son miroir
S’est perdue l’épopée de Mère-Montagne
Baya est mortellement esseulée
Mais brave les spectres de la nuit
Elle fixe les symboles tissés dans son pagne
Et lance sa complainte guerrière
Pour éloigner buses et chacals
Qui dansent pour fêter la mort du Faucon ancestral
Elle trace un cercle de feu
Seul comptable d’une race battante
D’hommes et de femmes preux
Sur les pitons hérissés vers le ciel
Vont et viennent leurs échos
Ceux de notre destin tragique
Celui de Tamazgha qui chante ses héros.
Boualem Rabia savant poète
de Kabylie
(Et décorateur du film)
LA MONTAGNE DE BAYA
Film d'Azzedine Meddour
En Kabylie, au début du siècle, un village entier doit fuir l'oppression française. Une femme, Baya, refuse l'affront d'une coutume : un seigneur féodal, meurtrier de son mari, lui offre une bourse de Louis d'or, la ddiya, le prix du sang versé. Sa communauté paysanne voudrait que l'argent serve à payer l'impôt de guerre pour récupérer ses terres. Baya incarne ainsi l'obstination infatigable d'une certaine forme d'honneur. Au-delà de ce qu'on appelle la permanence berbère, cette capacité à résister en restant fidèle à ses traditions, sa langue et son système de pensée, l'intransigeance de Baya a valeur d'exemple pour tout un peuple : c'est bien à l'Algérie contemporaine que s'adresse Azzedine Meddour dans cette fable située presque un siècle en arrière.
En un puissant écho à la détermination de Baya, les paysans sauront " réveiller la terre " d'une montagne aride en y montant des milliers de fûts de terre fertile et en y construisant un village perché. La Montagne de Baya est ainsi un hymne à la résistance, au courage et à la persévérance. Les rites et les références ancestrales n'y sont pas l'expression d'un folklore mais une exorcisation par le mythe des forces du mal qui ravagent l'être humain. Fille de chef spirituel, Baya lutte pour la survie de valeurs essentielles, au risque d'imposer aux siens de douloureux sacrifices. La presse algérienne ne s'y est pas trompée, qui célèbre dans le film présenté en novembre à Alger un véritable ressourcement.
Sans doute l'émotion jouait-elle aussi son rôle, tant les déboires du tournage ont collé à la triste actualité. Les interruptions perpétuelles pour cause de manque d'argent ou de sécurité et la terrible explosion aux allures d'attentat qui a emporté treize membres de l'équipe auraient pu pousser le réalisateur à l'abandon. Mais tous l'ont soutenu pour terminer le film, accentuant la fusion entre la réalité et la fiction.
C'est ainsi que, comme La Colline oubliée, ce film ne s'impose pas par ses qualités cinématographiques mais par sa nécessité. Son message est loin de nous être inutile ! La ténacité qu'il développe agit comme une bouffée d'oxygène pour retrouver des repères : mémoire, généalogie et mythe restent les marques nécessaires contre les atteintes à l'humain et les scandales du destin.
Publié le 31 décembre 1997 par Olivier Barlet | Critique