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Le blog de Pierre Montmory

LA COMPLAINTE DE BAYA

À la mémoire d’A.Meddour, réalisateur du film "La montagne de Baya"

À la mémoire d’A.Meddour, réalisateur du film "La montagne de Baya"

COMPLAINTE DE BAYA

Baya est mortellement seule

Sur la montagne enténébrée

L’astre s’est éteint

Son ardeur a eu raison de son génie

Baya geint d’un noir chagrin

Sur la margelle de la fontaine tarie

J’ai soif Mère-Montagne

De partout la canicule m’épie

Tour à tour meurent tes Oliviers

Amrouche Feraoun Mammeri

Et sur moi retombe le faix de fer

Las tes friselis d'argent

Où étancherai-je ma soif d’enfer

Qui m’assèche la moelle et le sang

Et m’entrave toute évasion

Baya se démène ô peine amère

Son œil cherchant vainement

Dans le silence lugubre des hauts et des bas

Des versants de schiste et de calcaire

Où vidés de leur sève ô misère

Se lamentent lentisques et genêts

Sur eux a déteint l’effroi de Baya

À jamais son Faucon a replié ses ailes

Lui qui lui insufflait la vaillance

Pour que l’envol de pagne berbère

Pût flotter et balayer les dogmes ankylosants

Indicible solitude de l’héroïne folle

Baya erre seule sur les crêtes de neige et de vent

Noyée dans un tragique crépuscule

Elle qui avait défié les périls

d’une immémoriale nuit

Baya erre seule parmi les chênes d'Ikoussa

Folle d’amour de révolte et de chagrin

À chaque bosquet elle voit le Faucon de gloire

Et son fameux rêve prémonitoire

C’était lors de sa baignade de jouvence

Que sa fiole de khôl a noirci la rivière

Et que la suie a recouvert son miroir

S’est perdue l’épopée de Mère-Montagne

Baya est mortellement esseulée

Mais brave les spectres de la nuit

Elle fixe les symboles tissés dans son pagne

Et lance sa complainte guerrière

Pour éloigner buses et chacals

Qui dansent pour fêter la mort du Faucon ancestral

Elle trace un cercle de feu

Seul comptable d’une race battante

D’hommes et de femmes preux

Sur les pitons hérissés vers le ciel

Vont et viennent leurs échos

Ceux de notre destin tragique

Celui de Tamazgha qui chante ses héros.

 

Boualem Rabia savant poète

de Kabylie

(Et décorateur du film)

 

 

 

LA COMPLAINTE DE BAYA

LA MONTAGNE DE BAYA

Film d'Azzedine Meddour

En Kabylie, au début du siècle, un village entier doit fuir l'oppression française. Une femme, Baya, refuse l'affront d'une coutume : un seigneur féodal, meurtrier de son mari, lui offre une bourse de Louis d'or, la ddiya, le prix du sang versé. Sa communauté paysanne voudrait que l'argent serve à payer l'impôt de guerre pour récupérer ses terres. Baya incarne ainsi l'obstination infatigable d'une certaine forme d'honneur. Au-delà de ce qu'on appelle la permanence berbère, cette capacité à résister en restant fidèle à ses traditions, sa langue et son système de pensée, l'intransigeance de Baya a valeur d'exemple pour tout un peuple : c'est bien à l'Algérie contemporaine que s'adresse Azzedine Meddour dans cette fable située presque un siècle en arrière.

En un puissant écho à la détermination de Baya, les paysans sauront " réveiller la terre " d'une montagne aride en y montant des milliers de fûts de terre fertile et en y construisant un village perché. La Montagne de Baya est ainsi un hymne à la résistance, au courage et à la persévérance. Les rites et les références ancestrales n'y sont pas l'expression d'un folklore mais une exorcisation par le mythe des forces du mal qui ravagent l'être humain. Fille de chef spirituel, Baya lutte pour la survie de valeurs essentielles, au risque d'imposer aux siens de douloureux sacrifices. La presse algérienne ne s'y est pas trompée, qui célèbre dans le film présenté en novembre à Alger un véritable ressourcement.

Sans doute l'émotion jouait-elle aussi son rôle, tant les déboires du tournage ont collé à la triste actualité. Les interruptions perpétuelles pour cause de manque d'argent ou de sécurité et la terrible explosion aux allures d'attentat qui a emporté treize membres de l'équipe auraient pu pousser le réalisateur à l'abandon. Mais tous l'ont soutenu pour terminer le film, accentuant la fusion entre la réalité et la fiction.

C'est ainsi que, comme La Colline oubliée, ce film ne s'impose pas par ses qualités cinématographiques mais par sa nécessité. Son message est loin de nous être inutile ! La ténacité qu'il développe agit comme une bouffée d'oxygène pour retrouver des repères : mémoire, généalogie et mythe restent les marques nécessaires contre les atteintes à l'humain et les scandales du destin.

Publié le 31 décembre 1997 par Olivier Barlet   |  Critique

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