La tribune bouleversante de sa fille Bernice King, à l’occasion de la déclassification des documents sur l’assassinat de son père
Martin Luther King Jr. :
La tribune bouleversante de sa fille Bernice King, à l’occasion de la déclassification des documents sur l’assassinat de son père
Bernice King dirige le King Center.
Le 28 mars 1968, je fêtais mon cinquième anniversaire. J’étais loin de me douter que ce serait le dernier anniversaire que je fêtais en compagnie de mon père. Sept jours plus tard, le 4 avril, papa était assassiné. Pendant des années, je me suis demandé : « Qu’est-ce qu’il avait fait ? Pourquoi l’ont-ils tué ? »
Du haut de mes cinq ans, je me figurais que mon père était une bonne personne, qui aimait tout le monde et que tout le monde aimait ; pourquoi quelqu’un aurait-il pu vouloir s’en prendre à lui ? Les gens qui se battaient pour « les derniers d’entre nous » ne devraient pas être assassinés. Désormais je sais que le combat non-violent pour la justice peut vous valoir la mort.
« En déposant une couronne sur la tombe de notre père, nous nous souvenions de ce que peuvent produire la haine et l’injustice lorsqu’on les laisse sans limites. »
Ma sœur, mes deux frères, et moi avons grandi sans père, un père dont on nous rappelait souvent qu’il avait assassiné parce qu’il avait cherché à faire advenir un monde meilleur. Puis, d’autres tentatives d’assassinat se sont produites. Des tentatives d’assassiner sa mémoire. Notre mère, Coretta Scott King, nous y avait préparés. Elle disait : « Ce qu’ils veulent, c’est assassiner ton père encore et encore. » Parfois le débat public frôlait la diffamation, on essayait de discréditer l’importance du leg laissé par mon père. Et j’ai appris à tenir bon face à ces nouvelles tentatives d’assassinat en m’accrochant aux paroles de ma mère.
Au moment d’entrer dans l’âge adulte, mes frères, ma sœur et moi avions trouvé en nous assez de paix intérieure pour nous tenir face au pays et au monde chaque 4 avril. En déposant une couronne sur la tombe de notre père, nous nous souvenions de ce que peuvent produire la haine et l’injustice lorsqu’on ne leur met aucun frein.
Nous admirions ma mère, qui continuait son œuvre. Mes frères, ma sœur et moi avons accepté notre tâche de poursuivre chacun à notre manière le travail de notre père. Aujourd’hui, ce n’est pas en tant que directrice du King Center que j’écris ces mots pour parler de la déclassification récente de documents concernant l‘assassinat de mon père. Non, aujourd’hui, je me demande pourquoi je dois être confrontée encore une fois à un évènement qui m'a tant éprouvée quand j’avais cinq ans. Sincèrement, je ne suis pas préparée à revisiter les détails sinistres de cette histoire douloureuse. Pour moi, cela n’apporte rien de nouveau, si ce n‘est de raviver un traumatisme.
En Janvier dernier, trois jours après le jour férié du Martin Luther King Day, qui tombait en même temps que son investiture, le président Donald Trump a signé un décret ordonnant de déclassifier les documents concernant l’assassinat de mon père, ainsi que ceux relatifs aux assassinats du président John F. Kennedy et de son frère le sénateur Robert F. Kennedy. « C’est énorme », s’est alors félicité le président. « Tout sera révélé ».
L’enquête sur l‘assassinat de mon père a été menée par le FBI en 1968. Puis par le House Select Committee on Assassinations : une commission d’enquête créée en 1976 par la Chambre des représentants pour enquêter sur les assassinats de JFK et de MLK] ; et à nouveau par le Ministère de la justice dans les années 1990. La dernière enquête a été produite dans le cadre d’un procès pour homicide intenté par ma famille en 1999.
Deux ans plus tôt, mon frère Dexter, décédé depuis, était allé rendre visite à James Earl Ray en prison. Il l’avait regardé droit dans les yeux et lui avait demandé s’il était l’assassin de notre père. Ray avait répondu par la négative. Malgré le récit officiel forgé par le FBI et son directeur d’alors, J. Edgar Hoover, qui faisait de James Earl Ray un assassin solitaire, notre famille pense que celui-ci n‘est pas l’assassin, mais un bouc émissaire utilisé par un important et puissant système, qui impliquait notamment des informateurs recrutés par le FBI dans le camp de mon père.
Cela a été corroboré en grande partie dans la salle d’audience en 1999. Après avoir entendu 70 témoins au cours des quatre semaines de ce procès pour homicide, un jury de Memphis a conclu que des entités gouvernementales avaient participé à une conspiration dans le cadre de cet assassinat. Pour notre famille, le verdict confirmait une opinion que nous nous étions forgée depuis longtemps.
Ma famille voulait connaître la vérité sur celui qui avait assassiné papa. Le procès civil a donné des pistes, et m’a aidé à répondre à la question qui m’a hantée toute mon enfance : pourquoi ? Selon William Sullivan, assistant du directeur du FBI de l’époque, mon père était « le leader noir le plus dangereux du pays. »
Car nous vivons des jours difficiles, des jours où l’œuvre de mon père visant à créer une société et une économie plus inclusive est menacée.
Le lancement en 1962 de l’opération Breadbasket (une série de mesures visant à mettre fin à la discrimination), ainsi que la capacité de mon père à réunir plus de 250 000 Américains lors de la Marche sur Washington pour les emplois et la liberté du 28 août 1963, n’ont fait que consolider la détermination du gouvernement à détruire ce personnage gênant par le biais de son programme de contre-espionnage secret, le tristement célèbre COINTELPRO.
Cette conviction qu’il était l’homme à abattre a été encore renforcée par l’opposition publique de Martin Luther King Jr. à la guerre du Vietnam, qu’il a critiquée dans son célèbre discours « Beyond Vietnam: A Time to Break Silence » (Au-delà du Vietnam : il est temps de briser le silence), prononcé le 4 avril 1967, soit précisément un an avant son assassinat. Dans ce discours, mon père qualifiait le gouvernement des États-Unis de « plus grand propagateur de la violence dans le monde. » Quand il s‘est avéré que la tentative de détruire sa réputation avait échoué, une autre option s’est imposée au gouvernement : un assassinat en bonne et due forme.
« Des jours difficiles nous attendent », avait déclaré papa la veille de son meurtre, un acte de violence perpétré avec la bénédiction de l’État. Ses mots étaient clairvoyants. Il existe des risques graves, encore aujourd’hui, pour qui lutte pour la justice par la non-violence, pour qui défend les pauvres et s’oppose à la guerre.

La famille de Martin Luther King Jr. écoute le discours de Ralph Abernathy, pasteur et figure majeure du mouvement des droits civiques, aux obsèques de MLK.
Cinquante-sept ans après son assassinat, l’homme qui avait été persécuté par le gouvernement pour son « communisme » supposé, est désormais commémoré aux États-Unis par un jour férié ainsi qu’un monument sur le Mall de Washington DC. Pourtant, si l’Amérique et le monde célèbrent son anniversaire et que partout on invoque sa parole, il faut constater que collectivement, nous n’avons pas encore tiré tous les enseignements de ses méthodes et de son état d’esprit non-violent.
Mais son héritage et son influence sur le monde fournissent une preuve tangible de la force de la non-violence. Il nous faut appliquer ces apprentissages tandis que l’humanité se trouve à un point de jonction critique. La non-violence de Martin Luther King Jr a permis de galvaniser le mouvement social tout en exposant les injustices du monde. Un héritage dont nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui.
« En tant que membre de la famille King, en tant que fille de deux héros qui m’ont montré ce qui était possible lorsque la conscience, la compassion et la constance se rejoignaient, je continue à me battre. »
Car nous vivons des jours difficiles, des jours où l’œuvre de mon père visant à faire émerger une société et une économie plus justes est menacée par des fermetures et des liquidations de pans entiers de notre histoire, par l’annulation de programmes, de mesures et de services conçus pour assurer une forme d’équité ; des jours où l’on coupe les aides à des pays qui font face à une pauvreté endémique ; des jours où le bellicisme se perpétue, faisant périr des familles entières ; des jours où la suppression d’électeurs des listes électorales est admise par la plus haute autorité du pays ; des jours où des milliers de travailleurs américains sont limogés au nom de l’efficacité gouvernementale ; des jours où l’espoir semble prostré. Un espoir que les gens déterminés à ce que ce monde change doivent trouver un moyen de raviver.
Et nous continuons à nous battre. En tant que membre de la famille King, en tant que fille de deux héros qui m’ont montré ce qu’il était possible de faire lorsque la conscience, la compassion et la constance se rejoignaient, je continue à me battre.
Il y aura sûrement des commentaires, des méchancetés et des polémiques sur ma route. Mais je reste résolue à faire vivre le mouvement révolutionnaire, le sentier d’amour que mes parents ont cultivé avec de nombreuses autres personnes courageuses et optimistes. J’implore la communauté mondiale, que mon père appelait « la maison du monde » à penser plus loin, à aimer plus fort et à élargir notre alliance pour le bien commun.
Plus que tout, j’appelle à une action empathique et à un emploi stratégique de la non-violence de mon père, afin de triompher de ce que mon père appelait le triple mal : le racisme, la guerre et la pauvreté.
Comme il le disait dans son livre Where Do We Go From Here: Chaos or Community ? (Et maintenant, où allons-nous : le chaos ou la communauté ? ) : « Nous avons encore le choix aujourd’hui : une coexistence non-violente ou une annihilation mutuelle violente. Il pourrait bien s’agir de la dernière chance de l’humanité de faire un choix entre le chaos et la communauté. »
Puisse-t-on choisir la communauté et, pour le dire avec les mots de papa, « faire de ce vieux monde un nouveau ».
Bernice King