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Le blog de Pierre Montmory

SI MOHAND ou M’HAND poète kabyle

SI MOHAND ou M’HAND poète kabyle

SI MOHAND ou M’HAND

Si Mohand Ou M'hand incarne l'âme d'une Kabylie blessée mais indomptable. Né à Icheraiouen près de Tizi Rached en Kabylie, ce poète errant, rebelle et contestataire est décédé le 28 décembre 1905 à Ain El Hammam. Sa date de naissance exacte reste incertaine en raison de l'absence d'état civil en Kabylie avant 1891; certaines sources suggèrent qu'il serait né en 1840, ce qui signifierait qu'il aurait eu plus de 60 ans à sa mort.

La vie tumultueuse de Si Mohand Ou Mhand au cœur de la Kabylie

Son parcours est marqué par les tumultes de son époque. Issu d’une famille bourgeoise de Kabylie, Si Mohand Ou Mhand a grandi dans une région marquée par la présence coloniale. Très jeune, il assiste à l'invasion de la Kabylie par les troupes françaises, qui détruisent son village pour y ériger le Fort National.

La révolte kabyle de 1871 bouleverse encore sa vie : son père est exécuté, son oncle déporté en Nouvelle-Calédonie, et sa famille dispersée. Ces tragédies personnelles nourrissent son œuvre, marquée par un sentiment d’injustice et un attachement viscéral à sa terre.

Il a commencé ses études dans la zaouïa de son oncle paternel, Cheikh Arezki, où il apprend le Coran, puis les poursuit dans la prestigieuse zaouïa de Sidi Abderrahmane des Illoulen, étudiant le droit musulman et les sciences profanes, devenant ainsi taleb.

Isolé et déraciné, Si Mohand Ou Mhand devient un poète itinérant. Il puise dans son expérience personnelle les thèmes de l'exil, de l'amour pour sa terre natale, de l'amour et du destin. Ses poèmes, connus sous le nom d'Isefra, ont été publiés à plusieurs reprises, notamment par Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri. Un siècle après sa mort, une stèle est érigée en son honneur à Akbou, dans la wilaya de Bejaia, témoignant de l'impact durable de son héritage.

Après un mariage à Amalou, dans la commune de Seddouk à Bejaia, qui s’est soldé par un divorce, il entame une vie vagabonde durant laquelle il erre pendant une trentaine d'années entre la Grande Kabylie et la région de Bône (Annaba), parfois jusqu'à Tunis, toujours à pied.

La plume engagée de Si Mohand Ou M'hand, témoin de son époque

Des chercheurs qui se sont penchés sur ce poète atypique soulignent son caractère rebelle et contestataire. Ils évoquent l'errance et l'exil qui ont marqué sa vie et inspiré sa production poétique. Sa thématique, riche et diverse, est largement mise en évidence, tout comme la précision de son verbe lorsqu'il évoque les événements douloureux vécus par ses compatriotes et lui-même.

Si Mohand Ou M'hand est reconnu aujourd'hui comme un poète hors du commun et fort original pour son époque, tant par son mode de vie que par la force et la violence de son verbe.

Une rencontre mémorable entre Cheikh Mohand Oulhocine

et Si Mohand Ou M'hand

La rencontre entre Cheikh Mohand Oulhocine, maître soufi renommé, et Si Mohand Ou M'hand est entrée dans les annales de la culture kabyle. Le Cheikh, connu pour sa sagesse et sa dévotion spirituelle, et le poète, symbole de liberté et de révolte, avaient chacun, par leurs mots et leurs actions, marqué leur époque.

Lorsque les deux hommes se retrouvent, Si Mohand Ou M'hand, par respect pour le Cheikh, cache sa pipe de kif avant de s’approcher de lui. Le Cheikh, intrigué par la réputation du poète, lui demande de réciter quelques vers. Si Mohand Ou M'hand, inspiré par la demande, déclame des paroles saisissantes, marquées par la douleur et l'angoisse de l’époque coloniale, dénonçant la perte de l’authenticité kabyle face à la modernité imposée. Impressionné, Cheikh Mohand Oulhocine lui demande de répéter ses paroles, mais fidèle à sa légende, Si Mohand Ou M'hand refuse, expliquant qu'il ne récite jamais deux fois le même poème, car ses vers sont spontanés, nés de l’instant et destinés à rester uniques.

Cet échange, empreint de respect et de fascination réciproques, souligne la profondeur de la tradition orale kabyle et la puissance de la poésie comme acte de résistance. Cheikh Mohand Oulhocine, impressionné, aurait alors déclaré que Si Mohand Ou M’hand était bien un « homme guidé par la foi en sa terre et en son peuple », malgré son apparence de vagabond et ses excès.

Un engagement précurseur

Si Mohand Ou M'hand pourrait être classé parmi les précurseurs des poètes algériens engagés du vingtième siècle. Dans sa poésie, on retrouve tous les éléments d’une résistance annoncée : refus d’allégeance à l’occupant, désobéissance à ses lois, sublimation du passé, valorisation des valeurs ancestrales. Sa rébellion contre l’envahisseur, même si elle se situe au niveau de la parole, symbolise le début d’une prise de conscience de tout un peuple pour sa libération future.

Un poète résistant

La production de Si Mohand Ou M'hand, par la variété des thèmes abordés et le mode d'expression utilisé, se présente comme une poésie militante. Il y exprime clairement ses idées et ses positions face aux événements sociopolitiques et économiques qui suivent l'insurrection de 1871, événement qui opère une rupture profonde dans la vie des gens de l'époque.

Victor Hugo affirmait la nécessité de s'inscrire dans les luttes de son temps, qu'elles soient scientifiques, politiques ou intellectuelles. De ce point de vue, Si Mohand Ou M'hand a été totalement immergé et engagé dans les bouleversements profonds que connaissait la société kabyle en particulier et l'Algérie en général.

Poète de son temps, il relate avec lucidité les mutations de sa communauté et l'aliénation dont elle est victime. Bien qu'il soit avant tout un poète sentimental, d'une sensibilité à fleur de peau, il exprime le mal-être individuel tout en décrivant le spleen de l'ensemble de la collectivité. « Il a dit les autres en se disant lui-même », affirme Mouloud Mammeri.

Son engagement se manifeste principalement dans son rejet d'un système imposé par le colonisateur. Le refus catégorique du fait colonial est exprimé de manière claire et récurrente dans ses poèmes. Il fait le serment solennel de s'opposer à l'envahisseur, de ne jamais se plier à son autorité, et raille ceux qui ont pris son parti.

Par la formule « Igulleγ/Iggul ur ihnit/Iggul wul-iw » (je jure/il a juré et il ne se démentira pas/mon cœur a juré), il signe son engagement de vivre dans l'insoumission, l'errance et l'exil en signe de rébellion contre ceux qui ont défait les siens. En choisissant la marginalité, il se démarque de ceux qui sont à l'origine du malheur de sa famille et de sa communauté.

Une constante de sa poésie est la référence au passé qu'il idéalise. Il exprime son regret de la vie d'antan, d'avant l'occupation française, qui a pris fin suite à la spoliation de leurs biens par l'envahisseur qu'il traite de « voleur », de « destructeur», d'« esprit du mal » et de « métèque », exprimant ainsi clairement la relation colonisateur/colonisé.

Cette perte d'un passé heureux, il l'impute à l'occupant. La réprobation et la dénonciation de certaines de ses actions révèlent chez lui une conscience politique. Il s'insurge contre l'occupation et la dénaturation des espaces par les Français, mais aussi contre l'abandon des terres par leurs propriétaires qui émigrent en France.

Certains de ses poèmes sont un appel à la désobéissance sociale, suite à la publication des lois du sénatus-consulte de 1873 sur la propriété. Il exhorte les siens à se réapproprier leurs terres pour contrecarrer l'installation des colonies de peuplement.

Dans sa poésie, il dénonce les velléités de l'envahisseur qui déstructure l'organisation sociale et instaure d'autres modes de fonctionnement. Il s'élève contre la loi de 1868 qui interdit l'exercice du pouvoir traditionnel et remet en cause le pouvoir de la djemaâ, assemblée de village sur laquelle se fonde le pouvoir populaire kabyle.

Porte-parole des opprimés

Si Mohand Ou M'hand déplore les profonds bouleversements que connaît sa société. Il dénonce le renversement des valeurs, les vices de sa société tels que l'asservissement, la traîtrise, la lâcheté, le mensonge, la perte de la piété, la corruption et l'indignité. Il vilipende les nouveaux riches et les parvenus, les traitant d' « animaux vils », de "chiens", de « valetaille » ou de « charognards ».

L'appauvrissement de sa communauté et la misère dans laquelle elle est plongée sont évoqués de manière récurrente. Il critique la place démesurée de l'argent dans les relations humaines et dénonce l'usure.

Un poète libre et anticonformiste

En véritable épicurien, Si Mohand a marqué son action en faisant fi des interdits sociaux. Poète marginal et anticonformiste, il s'attaque aux tabous et fait tomber les préjugés et les dogmes à travers des poèmes osés pour son époque. Il a choisi de briser le carcan des mœurs rigides qui avaient entouré sa jeunesse et son corollaire la femme.

Un héritage intemporel

La poésie a permis à Si Mohand de mener un combat qui, un siècle plus tard, demeure un référent toujours actuel. Jusqu'à la fin de sa vie, malgré la maladie et le dénuement, il est resté fidèle à sa ligne de conduite, guidée par une liberté de penser, de parler et d'agir.

Par ses positions bien tranchées vis-à-vis du colon français et de ses concitoyens, Si Mohand Ou M'hand se présente comme un poète des plus engagés dans les problèmes et les luttes de son temps. Il mérite d'être placé aux côtés des créateurs engagés, à l'instar de Voltaire, Zola, et bien d'autres qui, en leur temps, ont dénoncé les dénis de justice.

Si ces derniers se sont imposés par la force du texte, Si Mohand, en tant que poète de l'oralité, a usé de la force de la parole pour transmettre son message et l'inscrire dans la mémoire sociale.

Sa poésie, symbole de la résistance de tout un peuple, ne pouvait qu'être entendue : ses vers étaient récités un peu partout dans le pays et répétés de bouche à oreille.

 

SI MOHAND OU MHAND :

LE POÈME DU MONDE

ITINÉRAIRES ET VOIX

Par Zineb Ali-Benali

Jeté en liberté à la nuit noire, il erre et s’arrête à un rien. A `l’ombre de la patrie des morts, toutes les superstitions pleuvent sur lui. Mais les oiseaux de proie ne peuvent que l’attendrir, messagers de l’Incorruptible, à qui, derrière les arbres doublement complices, il se mêle, s’accroche, et pour finir se substitue, si bien qu’il déguerpit. Il erre, il s’éteint comme une science occulte. Sa migration toute provisoire n’a point de but, et la foret mutine le repousse – inaptes l’une et l’autre à se faire violence, ils ont conclu le pacte du déserteur et de la forêt.

Kateb Yacine, « Déserteur », L’Œuvre en fragments, Sindbad, 1986,

 

LA POÉSIE LE POÈME LE POÈTE

Le geste et le souffle

Parler du poète de la parole, parler du poème, parler du geste et du souffle, la poésie est une façon d’être au monde et de le dire. C’est une parole du monde, portée par des humains.

Le poète est porteur du poème, dans la société´.

Le poète est celui qui dit le verbe  « vrai », qui déroule « la parole vraie » et non de la « vérité´ ».

Il ne s’agit pas de la parole commune. Chacun, et le poète en premier, reconnait que le poème « parle » autrement les mots de tous. Les mots de tous sont comme détachés de leur usage habituel, de leur lourdeur commune, et se mettent à  signifier autrement l’essentiel.

Le poète dit devant tous. Il est celui qui porte le verbe au-devant du groupe.

Le poète est aussi celui qui est laissé seul, abandonne´, lorsque le groupe renie une part de lui-même. 

Cette parole vraie clarifie le monde, lui donne ou redonne son sens.

Le monde vide d’humain, sauvage, devient alors tout simplement Le monde.

Le poète est un déserteur abandonne les lieux qu’on lui assigne´, espace et identité´, destin aussi et désespérance.

Le poète, le déserteur est celui qui porte en lui l’appel du large, de l’espace ou` rien n’est et ou` tout peut advenir. Il porte l’ombre du mystère et « se mêle, s’accroche et pour finir se substitue » a` l’Incorruptible, a` ce qui ne peut être tenu ou retenu et qui, élan et verbe, est le lien au monde.

Le poète, comme le déserteur, se fait pérégrin, toujours enpartance et jamais arrive´, jamais arrime´. Il embrasse l’espace et jamais ne s’y enracine, à jamais libère de toute contrainte et pour toujours nostalgique d’un lieu primordial et a` jamais perdu. Il parle un verbe a` la fois clair car il se fait loi du monde et obscur, qui parle de la part d’ombre, celle de la grotte et de la forêt originelles.

Chaque poème élabore sa part de théorie ; chaque poème projette ce qu’il est au monde.

La poésie est donc inspiration ou n’est pas et qui agit comme une éruption volcanique. Sous la pression du feu central, un volcan crache ses laves. Il s’endort, les larves refroidissent et adoptent des morphologies qui, au-dehors comme en dedans, se feront définitives

Le poème monte d’une source dont nous ignorons tout sinon qu’elle est la`, en un antre secret, et qu’elle fait irruption, mouvement inexpliqué. Le poème est la trace et la dépouille de son élan.

La société connait un profond bouleversement, qui la bouscule dans ses façons d’appréhender le monde (il n’est pas certain qu’elles soient alors totalement « archaïques » et qu’elles sont dans la totale ignorance de la modernité.

La diversité´ des situations que vivent alors les humains en même temps sur plusieurs mondes, sur plusieurs systèmes de valeurs et de références, inventant, dans la volonté de survivre après une expérience qui leur fait côtoyer la disparition totale, des modes de me ´tissage et d’hybridation culturels qui restent aujourd’hui encore a` interroger et que la violence des colonisation  et des luttes de libération ne permettent pas se saisir dans leurs complexités.

Dans la vie, il est possible de suivre quelques-unes de ces hybridations, douloureuses et traumatiques, qui posent cette question : comment survivre après le désastre ?

Le dit, dans le verbe absolu du poète, la figure de l’errant, jeté´ par la défaite et la confiscation des terres, sur les chemins de l’exil - change de mode de vie et devient ainsi, de façon épisodique avant de reprendre la route, un citadin aux marges de la ville.

Ouvrier sur les chantiers ouverts pour transformer le pays, il participe aussi, de façon contradictoire, à la consommation de son ancien monde et la naissance d’un autre qu’on dit étranger à ses valeurs. Il fait des métiers pour lesquels il n’a pas été préparé´.

Les personnages suivent un itinéraire qui résonne en écho a` celui des campagnards résidant en ville ou citadins de vieilles cites crispe ´es sur leurs ruines, les compagnons sont jetés sur les chemins du monde par un évènement violent, des manifestations.

Le poète raconte leur départ et leur arrivée dans la cite´ de la modernité´, sur les traces du poète. Comme lui, ils inventent de nouveaux rapports au monde ; comme lui ils écrivent. L’écriture jalonne l’errance dans la ville, l’expérience des chantiers et le départ pour d’autres lieux. De leurs cahiers naîtra la narration commune, a` la fois récit et chant.

Les personnages échappent à la mort et connaissent l’exil. Le chant naît d’un bouleversement historique, l’établissement de la colonisation et son ébranlement, et d’une expérience personnelle qui transforme radicalement le destin du poète, qui découvre sa solitude en tant qu’être sensible et l’inéluctabilité´ de sa solidarité historique avec les siens.

D’un poète a` l’autre, le passage par l’école fait découvrir et apprendre les nouvelles façons de dire.

Les exils sont nombreux et concernent aussi bien la rupture avec la terre qu’avec les siens et une société´ dont on garde un souvenir de stabilité et d’harmonie.

Le poète pérégrin choisit le mode de création et de dire de l’oralité, et il n’ignore pas l’écrit, puisqu’il fut élève à l’école. Il y a chez lui une pensée de son être de poète : il est, volontairement celui qui « dit » pour les siens. Pour ceux qui sont autour de lui et qui vont répandre ses vers, il donne le sens du monde.

Le poète dans la société´ est celui qui participe d’un monde étranger et supérieur au nôtre. Il est de l’essence des interprètes d’une puissance supérieure dont il n’est que la voix parmi nous. C’est dans le monde des humains l’instrument d’insertion d’une volonté et d’une vérité qui d’aventure le dépassent lui-même. Il épelle un verbe qui lui est dicté.

Dans la société, le poète sait qu’il touche a` un usage périlleux du verbe, mais il a choisi – il y a ente´ appelé – d’être le clair-chantant, qui ramène le sens du volcan en éruption. Il peut bruler, il brule chaque fois, c’est là la condition de son chant. Sa société´, d’abord celle qui reçoit immédiatement le poème, sait le risque qu’il prend et le regarde descendre dans le ventre secret des mots, admirative et presque terrifiée.

C’est à ce niveau que la relation du poète à son statut est à réexaminer. Parlant des poètes populaires, le poète qui traduit écrit que : aucun d’entre eux n’ambitionnent de faire œuvre personnelle, et de se distinguer du commun. Ils ne s’interrogent pas sur leurs propres sentiments, ils ne songent pas à se mirer dans leur ouvrage. La qualité la plus marquante de leurs compositions est la richesse de leur dépouillement. Pour traduire une idée ou un sentiment, ou plus exactement ce complexe de sentiment et de pensée qui les anime, ils ne font pas appel au foisonnement des formes, mais à une brève suite d’images et de symboles. Aucun lien formel entre ces images, aucun terme de comparaison. Sans doute la langue elle-même ne met-elle pas à leur disposition un appareil grammatical très développé. Leur langue n’est pas faite pour les intellectuels. Mais elle est un instrument poétique de premier ordre.

Le peuple exprime naturellement sa pensée par images, d’une manière allusive.

L’image et ce qu’elle signifie sont étroitement associés dans son esprit.

C’est pourquoi ces poèmes sont purs de littérature, de rhétorique. Tout y est incarné dans l’image ou le symbole. Le mythe est tout naturel à ces hommes simples et vrais.

Cela ne s’impose pas comme une faiblesse, mais touche à la spécificité´ de la poésie populaire, qui est aussi celle de la poésie populaire générale.

Images, manière allusive... Est-ce parce que le poète est de plain-pied dans l’autre langue qu’il souligne ce que son esprit d’analyse et de spéculation ne lui permet de poser que comme une certaine faiblesse : le lien métaphorique et analogique au lieu de l’esprit déductif ?

Le poète n’est pas obscur, ne se conçoit pas comme tel. S’il est porté par un verbe qui se situe en dehors de lui, il n’en a pas moins conscience d’être l’élu de ce verbe, ce qui ne le sauve pas, bien au contraire, mais le désigne à la solitude et à la souffrance.

Le poète auteur laisse de côté la dimension esthétique – littérature et rhétorique. Pourtant, même dans l’improvisation, on peut retrouver des modes de création que l’on peut identifier, nommer et faire remonter a` leur origine, souvent du domaine de la littérature savante.

Le poète sait qu’il ramène des éclats d’un verbe qui le dépasse, comme il dépasse toute la société´ pour les offrir à une société´ qui ne les accepte pas toujours.

Entre deux mondes : poète de l’oralité´ qui sollicite l’écrit...

On sait que le poète possède l’écriture, puisqu’il se fait écrivain public et couche sur le papier ce que lui dictent ses compagnons.

Il est le « transmetteur » du poème, où l’on entend le souffle de l’oralité. Passeur de poème, tel serait son titre et son statut de poète. Il n’est pas l’auteur du poème ; il fait entendre une parole qui naît du mystère de la création poétique.

Il s’est lui-même interdit de revenir sur le poème dit, de le reprendre, ce qui est le sens même de l’écriture. Pas de réflexivité´ au sens de reprise. Le poète n’a pas à remettre son ouvrage sur le métier. Car la poésie n’est pas un métier qu’on apprend et parfait a` mesure qu’on s’y exerce.

Le poète s’inscrit dans une conception de la poésie comme don naturel, qui échappe à l’ordre du commun, comme parole quasi prophétique.

Le signe incontestable du grand poète, c'est l'inconscience prophétique, la troublante faculté de proférer par-dessus les hommes et le temps, des paroles inouïes dont il ignore lui-même la portée.

On comprend ainsi que cette poésie soit étrangère à ce qui est de l’ordre de la reprise. Cela n’exclut pas une réflexion sur son étant au monde.

Le poète est né au poème, est devenu homme-poème un jour, après une rupture dans sa vie. A` partir de ce jour, on l’a derja` dit, il y eut un avant et un

après. Ce moment n’a rien à voir avec l’histoire, celle des faits qui concernent

tout le groupe et celle qui suit l’aventure singulière d’un homme, même si elle l’informe et si celle-ci permet de lire les circonstances du poème.

Mais s’il nous faut bien comprendre que le poème peut (doit) voir son sens éclairé par l’histoire, rien ne peut expliquer objectivement sa naissance. C’est ainsi que peut se comprendre la dramatisation de la naissance à la poésie.

Le poète laisse la poésie à sa place. Elle est située en amont de sa parole, en dehors de lui. Elle échappe à l’ordre du conscient. On voit ainsi que l’oralité dont se réclame le poète n’est pas persistance de l’ordre ancien, de l’ancienne façon d’être dans la poésie. Elle est, au moment où l’ordre de l’écrit va dominer la société, comme une flamboyante poussée de ce qui est en principe destiné à disparaître.

Le poète est celui qui porte le chant du cygne de l’ancienne poésie, du monde de l’oralité´ ? Et s’il c’était dans une autre modernité´, dépassant et contestant ainsi celle qui s’avance, confisquée et domestiquée, par les colons ? On a déjà souligné sa parente´ esthétique avec les poètes maudits. On pourrait également voir en quoi il peut annoncer des genres poétiques qui viennent : slam et rap.

L’originalité – la non-conformité à un modèle connu – du poète le met a` part dans le monde des poètes.

Le poète irradié, à jamais frappe au cœur d’une étoile dont il ne peut guérir et dont il chérit le mal. Le poète sait qu’il est poète et que son chant est exceptionnel.

L’écriture fait suite à l’écoute. L’oyant va se faire scripteur et conservateur du poème. Écrire, transcrire et garder. La « formation » du poème et sa « fixation » sont deux moments qui sont extérieurs au poète. Lui est voix, souffle, passage entre le mystère du silence à la clarté – à la clarification – de l’audible qui a été articule´. Il sait que la vie – survie – du poème est dans l’écrit, mais ce ne sera pas son fait. La vie du poème est l’affaire de tous : il rend visible la création et le groupe en fixera la trace.

Le poète est simplement celui qui dit le verbe essentiel qui ne peut être formulé ni articulé par tous. Il est la source d’un verbe que chacun reconnaît comme sien sans prétendre en être l’auteur.

Et si le poète est celui qui nous désigne le lieu de la dissidence, le poète faisant jonction avec le déserteur ? Le poète est le clair-chantant d’un moment de rupture et de passage : entre la société ancienne et une autre à venir, entre l’état de liberté et de domination, entre tradition et modernité, entre structures sociales et économiques anciennes et un monde ou` l’individu erre, désolé et solitaire. Il dit le poème d’une expérience exceptionnelle.

 

Le pays, la mer et la femme

dans la poésie kabyle de l’exil

parAli Sayad

SI MOHAND

Biographie

- livre gratuit à copier et à partager -

Célébration du 8 mars :

les  chants féminins de la liberté

 

Par Rachid Oulebsir

 

«Une femme qui chante sur les femmes vaut son double pesant de poudre », disait Kateb Yacine. La chanteuse kabyle a exprimé par sa voix, depuis qu’elle a pu le faire publiquement, la condition de la femme, en montagne comme en ville, reléguée par l’ordre patriarcal dans un statut social subalterne, transmis depuis toujours par la coutume jusqu’à ce que l’État codifie en 1984 cette oppression dans un texte, le Code de la famille.

 

De l’Algérienne des années 50, paysanne, épouse d’émigré, gardienne des valeurs qui organisaient sa propre sujétion, jusqu’à la femme lettrée du 21e siècle qui se bat pour être légale de l’homme en droits et en devoirs dans une société démocratique, un demi-siècle d’évolution et de luttes féminines  est passé.

 

Un ouvrage du Docteur  Hassina Kherdouci, en apparence anodin, mais néanmoins précieux, paru en 2001 aux éditions Akili de Tizi Ouzou, sous le titre « La chanteuse kabyle », retrace sur cinq décennies à travers le corpus des chants de six femmes, les jalons et les repères de cet itinéraire libérateur. Dans notre société à culture orale, c’est la chanson qui a déchiré le voile du silence.

 

Le chant de la meule et du berceau

 

La femme n’avait que ses cordes vocales pour fredonner les inénarrables douleurs de l’oppression, et dire avec de simples mots, les maux qui lui rongent l’âme  et le corps. Les chanteuses ont porté dans la rue et diffusé sur les ondes, ce cri solitaire murmuré en sourdine, ce « chant de la meule et du berceau » comme le désignait la grande cantatrice Marguerite Taos Amrouche.

Depuis le fameux « Bqa âla khir a y Akbou » de Chérifa, cri de rupture symbolique avec le monde médiéval où la femme valait souvent moins cher qu’une vache jusqu’au « Voile du silence » le brûlot de la chanteuse Djura, travail pour lequel entre autres, elle reçut l’insigne de Chevalier de l’Ordre du mérite de l’Etat français, la chanson kabyle a constitué le principal aliment de la mémoire culturelle locale.

Par son interprétation, sa voix, son engagement, la chanteuse kabyle a été le témoin privilégié et souvent l’acteur de cette évolution. Réalisée, à l’origine dans le cadre d’une recherche pour l’obtention du magister de langue et culture amazighes, la thèse de Hassina Kherdouci, chargée de cours à l’université de Tizi Ouzou, est finalement parue en livre au grand bonheur des amoureux de la poésie féminine d’expression kabyle. Cette compilation constitue déjà un incontournable document pour les artistes et les chercheurs dans le monde de l’art.

L’universitaire a donc choisi six figures emblématiques de la chanson kabyle, six femmes qui chacune à sa façon, à des périodes différentes mais complémentaires se sont réappropriées le pouvoir de dire, traditionnellement réservé à l’homme, en dénonçant le statut d’infériorité dans lequel était tenue la femme.

Hnifa et Cherifa, sont choisies parmi les nombreuses pionnières de la chanson féminine qui ont réussi le tour de force de se faire une place en tant qu’artistes à la radio parmi les hommes dans les années

 

Nouara, la chanteuse des années 60, a prêté sa voix au message féministe de l’après-guerre, au moment où les esprits rétrogrades voulaient remettre entre les murs la femme qui venait, aux côtés de l’homme, de libérer la nation de 130 années de colonisation.

Malika Domrane, la femme révoltée contre un ordre familial rigoriste, bravant la mise en quarantaine de son père, incarne le « Je » féminin, la femme qui a désacralisé l’espace masculin en osant s’asseoir dans Tajmaât, l’agora des hommes, et prendre place à la table d’un café avec les jeunes du village kabyle.

Le choix de la chercheuse universitaire s’est porté sur la chanteuse Djura, l’aînée des sœurs du groupe « Djurdjura », ces chanteuses de l’émigration algérienne en France qui affrontent d’autres contradictions, d’autres valeurs dans un mode de vie où le chant féminin porte pourtant le même message libérateur.

Dans les années 90 Massa Bouchafa, avec sa chanson engagée, s’inscrit dans la lignée des pionnières qui ont arraché le droit d’exister en tant qu’artiste, en tant que femme libre.

 

« Déchirer le voile du silence »

 

Au regard du statut social personnel de chacune de ces femmes-artistes, nous mesurons tout le chemin parcouru et les résultats concrets de l’engagement des chanteuses dans la douloureux combat de l’émancipation. Ainsi, Hassina Kherdouci constate que Cherifa l’artiste révoltée des années 50 est une femme divorcée avec un enfant adoptif. Tout comme l’était Hnifa jusqu’à sa mort en exil. Nouara, la diva des années 60, est restée célibataire, alors que les chanteuses des années 80 comme Malika Domrane et Djura sont des mères de familles vivant avec leurs maris.

L’engagement de ces femmes dans le combat de la dignité a obligé la société à changer de regard par rapport à l’artiste féminin, au point de voir dans le cas de Massa Bouchafa, le mari encourager sa femme dans l’accomplissement de sa vocation de chanteuse. Parmi les premières femmes à casser le tabou des tabous, oser chanter en public dans les années 50, l’auteur a choisi Cherifa et Hnifa, archétype de la marginale qui a défié un ordre social primitif et brutal dans lequel la femme était un véritable animal.

Pour l’époque faire intrusion dans le monde des hommes et prendre la parole par le chant était inconcevable. Chanter sa condition misérable était un pas de géant accompli par la femme dans la voie de sa libération, et chanter l’amour constituait un coup de semonce pour la société puritaine où le rôle social de la femme n’était surtout pas celui-là ! Dans cette société qui voyait dans l’art une forme de prostitution, dans la chanteuse une débauchée, Cherifa et Hnifa ont su montrer par leurs poèmes, les non-dits et remettre en question une morale puritaine qui justifiait par des arguments sexistes toutes les misères qui frappaient la femme en priorité.

Durant la décennie 60, Nouara, l’élève de Chérif Kheddam et l’interprète de textes révolutionnaires comme ceux des poètes Ben Mohamed et Meziane Rachid, demande des comptes à l’homme et surtout aux poètes qui ne voient dans la femme que sa beauté, reproduisant les règles qui enterrent ses droits. « Allume la lampe et regarde-moi, tu m’as longtemps laisse dans l’obscurité », résumera-t-elle dans l’une de ces envoûtantes mélodies. C’est à Malika Domrane qu’échoit le rôle de représentante de la chanson revendicative de la fin des années 70, le temps de l’affirmation identitaire. En s’adressant à l’homme elle dit :

« Ö Azouaou je suis heureuse

D’être la fille d’Imazighéns

Ceux-là dont le nom est célèbre ».

     Elle délivre également, en chantant les textes de Mohia, le message de la femme préoccupée par le sort des siens, de sa langue, de son pays, mais surtout les détails de l’oppression subie par la femme dans la société kabyle qui n’est pas aussi démocratique qu’on a tendance, par une certaine indulgence coupable à le faire croire. Selon H. Kherdouci, la chanson kabyle féminine a connu sa plénitude en exil. Avec le groupe Djurdjura, la chanson porte tous les thèmes du drame culturel vécu par l’émigré en général et la femme ne particulier : le déracinement, le racisme, la déculturation.
Dans un espace autre que celui de ses origines, la chanteuse dénonce la xénophobie et le statut de femme-objet, tout en exprimant l’appartenance à une culture et des valeurs universelles qui font que la Kabyle est une femme comme toutes les citoyennes du monde.

L’ouvrage de Hassina Kherdouci a le mérite de réunir, dans un continuum poétique, cinq générations de chanteuses qui ont bravé chacune dans son contexte, les tabous et les règles qui instituaient l’asservissement de la femme. Elles ont prêté leur voix à l’espérance féminine. Elles ont chanté la tendresse et l’amour, mais aussi l’engagement, le sacrifice, le combat pour la liberté.

Pour paraphraser Kateb Yacine nous dirons « qu’une femme qui chante sur les femmes vaut son double pesant de poudre ».

 

 

 

Portraits croisés  

Lounes Matoub et Si Mohand ou Mhand,

l’idéal de liberté en bandoulière

par Rachid Oulebsir

- livre gratuit à copier et à partager -

SI MOHAND ou M’HAND poète kabyle

(Écrit après ma lecture du livre de Rachid OULEBSIR :

"LE DERNIER VOYAGE DE SI MOHAND"

paru aux éditions Afriwen)

 

 

     Dans « LE DERNIER VOYAGE DE SI MOHAND » je me remémore mes ancêtres trouveurs qui arpentaient la Terre d’un quartier à l’autre et portaient parole à ses gens pour en faire des pays.

     Ces poètes chantaient parfois quand le sentiment profond vibrait dans leur corps fait poème, et ils s’offraient en dons comme la nourriture fraîche des travaux et des jours.

     Ce dernier voyage du troubadour Si Mohand - quand sa voix s’est tue au bout de son souffle,  me rappelle à mes chemins, et je continue, ma marche, reposé par ses dernières paroles - qui suivent les miennes derrière chacun de mes pas, dans ma hâte de satisfaire mes besoins élémentaires comme l’eau, le pain, l’habit, le sommeil.

     Si Mohand versifiait la vie car il en récoltait tous les fruits, les plus sucrés et les plus amers aussi, par brassées il remplissait sa besace et alors, à l’arrêt, sur seuil hospitalier de quelques humains,  il en ressortait l’essence neuve des mots frais sortis de l’âtre de son cœur et les humains les écoutaient comme les oracles sortis d’une arche douée de raison.

     Les égarés devenaient naufragés volontaires et l’arche le sanctuaire maternel de leur pays où, désormais, ils prenaient des noms de capitaines pour enseigner à leurs rejetons les nobles manières pour atteindre le beau.

     Si Mohand n’avait pas non plus accepté de troquer son âne contre une machine à bruits puante qui défonce les paysages et fait fuir les oiseaux. Il a préféré l’éternel amour à l’éphémère progrès.

     Si Mohand a marché à pied comme marchait l’humaine déchaussée. Alors, il a gueulé comme je gueule aussi,  après les gens qui se sont laissé passer le licou, et qui ont vendu leur intelligence pour une idée à la mode, et qui courtisent des fantômes, idoles des cupides que la malice inspire.

     Mais que faire quand on a que sa gueule et ses deux bras pour battre l’air ? Que faire quand la raison sans cœur enferme les mots et sort les armes ? Que faire quand l’égaré accuse ses guides de l’avoir perdu ? Que faire ?

     Des poèmes ! Des poèmes neufs qui naissent de la source d’un cœur libre à l’eau de la bouche et que la langue clapote en éjectant les mots !

     Dire le dernier dire que, si l’on ne l’a pas entendu, les ténèbres s’épaissiront et allongeront la nuit qui paraît déjà interminable.

     Le dernier voyage, le dernier pas avant la victoire sur son temps, qui n’aura jamais fatigué les marches des valeureux et, au matin suivant, se lève un pays mêlant ses gestes aux rayons du Soleil infini.

     Et pourtant il brûle le désir que l’on réprouve tandis que la Lune adoucirait la rugueuse caresse des guerres contre soi-même.

     Et Si Mohand allume sa pipe de haschich, pour se cacher derrière l’écran de fumée de son siècle. Son siècle  traversé des lumières qui ne brillent que sur les étoiles méritées des héros, une nuit à jamais blanche, où le veilleur Si Mohand entretient le feu de l’amitié, le feu autour duquel se partage l’eau, le pain, l’habit et le sommeil.

     Si Mohand ! Tu m’écoutes, je suis assis près de toi dans la lumière des flammes et je parle comme pour me prouver ta présence, car mon chagrin est immense et menace de me noyer plus loin.

     Au bout de mon souffle, y aurait-il une joie ? Oui, tu me dis oui, oui, à la fin du poème tu auras créé un Univers où les pays étrangers vont ensemble faire une terre d’exil pour ceux qui ont échoué dans le silence absolu de la modernité, tandis que les poètes se relèveront de leur échouage après que leur sentiment ait migré dans leur  poème.

     Mais qui écoute avec moi les vers étranges de Si Mohand? Les anciens à l’oreille curieuse et doués de parole; les anciens qui transforment tes dires en parlure familière, et les nouveaux mondes, enfants qui imitent les ancêtres, en mimant leurs mots et chantant leur naïve joie - à laquelle ils ajoutent les gestes des travailleurs en route sur tous les chemins qui se feront dans ce jour.

     Dans ce livre du dernier voyage de Si Mohand, ma parole n’est plus prisonnière, mes mots sont choisis, ma lecture est sereine.

     Par ma fenêtre j’entends le bruit de la place publique rendue aux marchands et je tends l’oreille, je ne perçois que des paroles essoufflées, des murmures enfantins éteints, des cris de gorges serrées, et, et le silence pesant du bruit assourdissant de la machine qui produit des signaux de rassemblement, des hurlements de sirènes,  des avertisseurs de charges,  comme si plusieurs troupeaux se croisaient, allant vers des destinations reconnues seulement par des intelligences muettes.

     La nature bout elle de tant d’embrassements que je vais allumer un contre feu pour éteindre cet incendie ultime. C’est le début de mon voyage, les premiers gestes de mon poème d’aujourd’hui, les premiers mots de ma vie.

     Après le dernier voyage de Si Mohand en poésie.

 

Pierre Marcel Montmory - trouveur

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