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Le blog de Pierre Montmory

SONGE - MENSONGE

- poème de Jehan Rictus -

- poème de Jehan Rictus -

SONGE - MENSONGE

 

                            I

 

P’têt’ ben qu’un jour gn’aura du bon

Pour l’ Gas qui croit pus à grand’ chose,

Qu’ a ben sommeil, qu’ est ben morose

Et qui bourlingue à l’abandon ;

 

Pour l’ Gas qui marche en ronflant d’bout

Et qui veut pus en foutre eun’ datte

Et qui risqu’rait p’têt’ un sal’ coup

S’il l’tait pus vaillant su’ ses pattes

 

Et s’y n’ saurait pas qu’en fin d’ compte

Pus ya d’ misère et d’ scélérats,

Pus ya d’ l’horreur, pus ya d’ la honte,

Pus ya d’ pain pour les magistrats !

 

Oh ! p’têt’ ben qu’ oui, oh ! p’têt’ ben qu’ non,

Gn’aura du mieux... du neuf... du bon

Pour C’lui qui va la gueul’ penchée

À l’heure où les aut’s sont couchés,

 

Car c’ soir... faut r’filer la Comète,

Malgré qu’ mes pieds soyent en viand’ crue ;

Ce soir... c’ doit êt’ un soir de fête,

C’est plein d’ rigolos dans les rues !

 

[Ô joie ! ô candeur !... non c’ qu’y gueulent,

Gn’en a déjà qu’ ont leur muffée ;

Y tienn’nt un copain qui dégueule

Alorss que moi j’ai rien briffé.]

 

C’est des michets, c’est des maqu’reaux,

C’est des « rastas », c’est des rapins,

Des calicots et des youpins,

Des band’s de rouchies et d’ poivrots,

 

Des candidats au copahu,

Des jeun’s genss’ qui fait dans l’ Commerce

Et qui s’ sont dit : « Faut qu’on s’exerce

À la grand’ noce, au grand chahut ! »

 

(Ceuss’-là y gagn’nt cinq cigs par mois

Et veul’nt la faire aux mecs braisés)

Or pour s’offrir eun’ fill’ de joie

Ce soir... n’a fallu s’ cotiser !

 

Chacun deux thun’s... viv’ la jeunesse !

Et les v’là quat’ pour eun’ gothon :

Mais la pauv’ môm’ n’a qu’ deux tétons

Et quoi qu’a fass’... qu’eun’ pair de fesses !

 

Un seul couch’ra... hein, quel succès !

Les aut’s y s’ tap’ront... sans personne

(Ah ! qu’on est fier d’être Français

Quand on regarde la Colonne !)

 

Vrai, les pauv’s gas..., les malheureux,

Les crèv’-d’amour..., les faméliques !

Y pass’nt, les viveurs fastueux

De la troisième République !

 

Euss’, leur gueltre et leur faux chambard

Et leurs punais’s à trois francs l’heure,

C’est d’ la misère et du cauch’mar

C’est d’ la cruauté qui m’effleure.

 

Quand gn’en a pus... gn’en a encore,

Y piaill’nt, y rouspèt’nt... y s’ querell’nt

C’est du suffrage universel

Qui passe et qu’ est content d’ son sort !

 

 

                            II

 

Ah ! les veaux tout d’ mêm’, les vagins,

Les salopiots..., les pauv’s loufoques,

C’est pas euss qui f’ront v’nir l’Époque

Où qu’ les z’Homm’s y s’ront tous frangins,

 

Où qu’ les Nations s’ pass’ront des langues,

Comm’ des charlott’s en amiquié,

Euss, y r’tourn’nt à l’orang-outangue

De la cocotte au cocotier !

 

Ça s’rait bath d’en faire un cocu,

D’y soul’ver eun’ de ses bergères,

Mais d’pis longtemps... j’ai mal vécu,

J’ suis pas sûr d’êt’ eun’ bonne affaire ;

 

(Dam’ !... j’ai fait l’ jacqu’ moi, et par trop,

L’ poireau d’amour pour caus’ de dèche,

La crêm’ de ma rac’ doit êt’ sèche

Comm’ la moëll’ morte du sureau ;

 

Pis... mal fringué... fauché... sans treffe,

J’os’rai seul’ment pas y causer :

Donc un béguin, c’est comm’ des nèfes,

Quant au lapin... c’est tout posé !)

 

Enfin ! N’empêch’ que v’là la puïe

Qu’y m’ faut cor’ n’ tortorer qu’ la brume

(Mêm’ que c’est comm’ ça qu’on s’enrhume

Et qu’on s’obtient des pneumonies).

 

Et n’empêch’ qu’en c’te nuit d’ plaisir

Où trottaille ed’ d’ la bell’ gonzesse

Au fin fond d’ ma putain d’ jeunesse

Y s’ lèv’ comme un troupeau d’ désirs !

 

Et quels désirs ! Des éperdus,

Des ceuss’ qui font qu’on d’viendrait pègre,

Des douloureux... des ben tendus,

Vrai band’ de loups et d’ gorets maigres.

 

[Pourtant la lanc’ d’vrait les noyer,

Oui, j’ t’en fous, ma viande hurl’ tout’ seule,

Mon cœur va me sauter d’ la gueule

Mes limandins vont aboyer !]

 

 

                            III

 

Ah ! qu’ mes flaquants sont lourds ce soir...

Oh ! un bain d’ pieds... eun’ pair’ d’ pantoufes

(J’ai trop marné dans la mistoufe

Dans la bouillasse et l’ désespoir !)

 

Oh ! n’ pus êt’ planqué à la dure

Et n’ s’rait-ce qu’eun’ nuit frimer l’ marlou

Et m’ les rouler dans d’ la guipure

Ousqu’on verrait guincher mes poux.

 

Deux ronds d’ tendresse... un sou d’ sourire

Et deux tétons en oneillers

Pour s’y blottir, y roupiller

Et les mamourer sans rien dire :

 

Voui, deux tétons frais et joyeux,

Marmots lourds à gueulett’s fleuries,

Lingots d’amour et d’ chair chérie

Beaux et miséricordieux,

 

Oh ! d’ la santé... eun’ bonne haleine !

D’ la peau jeun’... des bras de fraîcheur

Et su’ tout ça coucher ma peine

Et ma fatigue de marcheur...

 

Car c’ soir vraiment j’ peux pus m’ cont’nir,

J’éclate ! Y a trop d’ joie, trop d’ morues,

Gn’ a trop d’ rigolos dans les rues,

J’ m’en vas chialer... j’ m’en vas m’ périr...

 

Assez ! ou j’ vas m’ sortir les tripes

Et buter dans l’ blair des passants,

Des premiers v’nus, des « innocents »,

Dans c’ troupeau d’ carn’s qu’ est les bons types.

 

Ceuss’-là dont la joie n’ fait pas grâce,

J’ m’en vas leur z’y mett’ un bouchon...

Noël ! Noël ! L’ preumier qui passe

Y bouff’ra d’ la têt’ de cochon !...

 

 

                            IV

 

À moins qu’ ça n’ soye moi qui n’écope

Y aurait des chanc’s pour qu’ d’eun’ mandale

Un d’euss’ m’envoye râper les dalles

Du « Rat Mort » au café Procope.

 

Car euss’ n’ont pas dîné... d’ mépris

Ni déjeuné d’un paradoxe :

Tous ces muff’s-là, c’est ben nourri,

Ça fait du sport... ça fait d’ la boxe.

 

Pis quand même ej’ s’rais l’ pus costaud

(Faut ben voir la réalité),

Quand on est seul à s’ révolter

Les aut’s boug’nt pas pus qu’ des poteaux.

 

Alorss ? Quoi fair’ ? S’ foutre à la Seine ?

Mais j’ suis su’ Terr’, faut ben qu’ j’y reste ;

Allons r’marchons... rentrons not’ geste

Pour cett’ fois... ça vaut pas la peine !

 

Jehan RICTUS

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